Il arrive que l'on parle tout en se situant dans un espace donné, par exemple s'il faut indiquer sa direction à un passant. De même si l'on raconte une partie d'échecs.

Cependant, l'inverse existe tout aussi bien, à savoir que faute de nous situer dans cet espace de référence, nous nous laissons prendre au piège des mots, soit celui des signifiés, soit celui des signifiants... Et les deux dans le cas de la poésie, sorte de repliement en ruban de Moebius de la feuille de papier du langage sur elle-même. Ainsi que voudrait dire "à gauche" dans l'absolu? Et "à droite"? Que veut dire "rare"? En revanche, "plus rare" a un sens, celui de moins nombreux par exemple. C'est le relatif explicite qui a la valeur la plus absolue!

Autre exemple, celui de l'erreur. Quand nous intégrons les vitesses instantanées pour calculer la hauteur d'une chute dans un temps donné, nous nous surprenons à nous dire que cette hauteur, ou plutôt cette différence de hauteur,  est égale à la somme intégrale des vitesses par les temps, car h=vt. Puis nous nous rappelons que la vitesse est ici e produit de l'accélération terreste g par le temps, soit gt. Nous croyons alors pouvoir partir de vt, soit gtt, soit g par le carré des temps. Mais c'est faux!

C'est que l'on a procédé pour ainsi dire à même les signes, à même le langage, on les absolutise, on fait de t quelque chose d'identique à soi, et non un simple signe qui s'emplit de son contexte de pensée, sinon de réalité. On voit souvent ce fétichisme en philosophie, d'abord chez Platon, ensuite chez les grands bavards, Hegel ou Lyotard, se dernier tentant parfois de s'auto-critiquer. Il ne faut pas prendre trop au sérieux les paradoxes, nous avertissait Aristote.  

Un simple schéma nous indiquerait pourtant notre erreur, et également le souvenir de la formule ordinaire de l'intégration ou derrière la fonction dérivée, elle-même placée derrière le S antique de la somme intégrale, figure dt, soit une quantité infinitésimale de temps... Bref la grammaire est souvent la solution, en tant que pensée aveugle mais vraie, quand le vocabulaire idéaliste est une pensée aveugle mais fausse. Et vive Leibniz... La syntaxe comme remède à la combinatoire! On ne combine pas n'importe comment. Mais la syntaxe ne suffit pas, il faut le sens des réalités en logique. Et vive Russell!

Ici le langage, sa grammaire, nous rappelle à l'ordre, nous enracine mécaniquement et aveuglément dans la vérité, comme le ferait de façon plus imagée un schéma. Mais les formules vagues, apprises par coeur, en tout cas générales, nous avaient dans un premier temps égarés, nous interdisant de faire la différence entre t et dt... Nous amenant à identifier le t de gt et le t de vt...   

 

Mais qui sait si, comme Buehler en avait eu l'intuition, qui sait si les langues ordinaires ne s'enracinent pas elles aussi dans un schéma que nous portons avec nous, ou du moins une forme par rapport à laquelle un mot serait en somme l'équivalent d'une pièce du jeu d'échec. Ou bien plutôt plusieurs formes pour une seule et même langue, par exemple le français.

Nénmoins je conclurai aujourd'hui que la langue est errance, que les mots ne sont pas enracinés aussi solidement dans le jeu du langage que les pièces du jeu d'échec le sont. Et d'ailleurs ces pièces se meuvent et changent ainsi leur signification dans la partie, tout spécialement le pion qui devient, en général, une dame, et parfois, si le jeu l'exige, un cavalier. La langue est errance, mais en poésie et trop souvent en philosophie, il arrive que la langue se replie sur elle-même sur un mode pourtant non réflexif, que le mot soit simplement le mot, et la phrase jeu de mots. 

Il est donc périlleux de parler à même les mots. Ainsi, même Averroès a pu, comme Themistius, assimiler l'angle solide d'une pyramide à la somme des angles des trois triangles partant d'un sommet, au lieu de repenser cet angle solide à partir de la sphère, sans se payer de mots. Il y a donc bien une mauvaise abstraction...