Tugendhat: deux conceptions de la vérité, la vérité comme simple jeu verbal ou logique, avec certes des prolongements vers l'expérience, l'expérimentation, en tant que justement jeu logique, à base d'induction, de déduction et d'abduction. La vérité comme exigence métaphysique, rapport à l'être vrai, qui se prolonge dans une attitude éthique et politique. Leibniz a su concevoir une synthèse de ces deux traditions, explique Ernst Tugendhat. 

Humboldt, de son côté, avant Heidegger, voyait dans le langage, et les mots, non de simples signes, mais un signe (un clin d'oeil) que nous fait l'être vrai, je veux dire la transcendance, ce qui en tout cas dépasse l'opinion malléable.

N'y a-t-il pas une troisième voie? Foucault a vu dans le dire-vrai de Socrate le type même du courage de la vérité. Il y a une tension entre la recherche métaphysique de la vérité de l'Etre et ce courage, par exemple courage de défier les lois tout en leur obéissant. De son côté, la vérité logico-mathématique renvoie à la simple technique du savoir. Mais on peut réfléchir en métaphysicien sur la vérité des mathématiques, au caractère finalement ontologiquement engagé de toute logique, comme chez Quine.   

Le souci pour la langue, les mots, considérés comme des êtres et non de simples signes, participe donc de la seconde tradition, très paradoxalement la plus menacée par le verbalisme, les concepts élargis au risque de la contradiction et du flou. De son côté, l'usage logique des signes peut confiner à la sophistique, l'arraisonnement des apparences au nom de la liberté du langage et du sujet. Certes le calcul m'oblige à une sincérité, une droiture toute technique, mais c'est compter sans les ruses de calculs plus complexes. Pythagore fut ainsi choqué, sorte de traumatisme primitif, par les quantités irrationnelles, qui ne correspondaient déjà plus à son idéal de droiture et de simplicité, assimilé semble-t-il à la Justice. Sans doute qu'il est contraire à l'éthique du "les bons comptes font les bons amis" qu'une quantité suppose toujours un supplément, toujours plus petit, qu'elle intègre de l'infini sans être infinie pour autant.

Et certes, le calcul ordinaire m'oblige à l'équivalence (sans reste aucun, sans résidu ni opacité) lors de l'échange, il a le lien le plus étroit avec la monnaie et son bon aloi, sa franchise, au plus loin de toute dissimulation. Mais c'est sans compter avec la spéculation, le fait que demain les biens équivalents ne le seront plus, que je puis ainsi m'enrichir en m'endettant! (En achetant comme Thalès - selon la légende - bon marché tous les pressoirs de mon pays, tout en dissimulant le sens de cette entreprise, et en remboursant grâce aux gains acquis ainsi lors de la cueillette des olives.)  

Le mathématicien logicien a bien sûr le droit et le devoir d'introduire dans ses calculs des epsilons et des quantités négatives, ou complexes. Dans le domaine juridique et moral, cependant, le démembrement de l'expérience au nom des signes et des calculs entre en contradiction tant avec le vécu éthique qu'avec l'idéal de justice, de droiture. Ainsi voler mille fois rien , 1 centime, sur par exemple 20 ans n'est pas la même chose que voler d'un coup 10 euros. Du point de vue du franc calcul, 10 euros sont justement 1000 centimes, et un centime n'est pas rien. Et certes, on peut inverser ce raisonnement. Ainsi, le bénéficiaire d'assurances vie n'aura pas de compte à rendre aux héritiers si l'argent dont il les a "en vérité" dépouillé, par exemple la totalité d'une succession, a été versé petit à petit, même sur une période assez courte. On passe donc assez vite du Droit juste à ce que j'appelle le Gauche, le Droit tors. Il suffit d'appliquer de manière abusive des raisonnements de nature logico-mathématique à l'expérience. Il en va comme du sorite, faux parce qu'il applique rigoureusement du mathématique (ou une certaine mathématique ici hors contexte) à du subjectif, ou plutôt du phénoménologique: peu+1=peu, et ainsi à l'infini,  me conduit à assimiler bientôt un milliard, ou même l'infini, à "peu". En ce sens, Leibniz avait bien tort de se féliciter de la parenté du droit et du sorite, qu'il entendait certes au sens plus large - non sophistique - d'un enchaînement de syllogismes.

De même, appliquer sans précaution le calcul de probabilités au cas réel pourrait conduire à l'échafaud l'innocent au profil plus que suspect! 

Celui qui se soucie de la langue et y voit davantage que de simples procédés de calculs, francs ou tors, considère que la langue dépend de soi, que c'est une responsabilité - on dit bien affaire de parole -  et que l'Ego en retour dépend de la langue. Il en va comme de la loi, elle est faible sans l'homme, mais l'homme est plus faible encore sans la loi, sans le droit. Il n'est donc pas étonnant que lors de son procès Socrate ait d'emblée fait le lien entre la question de la justice, de l'injustice faite au philosophe et à la philosophie, et l'usage des mots.

Il ne suffit pas de se servir, ici de se servir des mots, et aussi des lois, la jurisprudence étant comme la synthèse de ces deux usages, voire de ces deux abus. Il faut servir. C'est là paradoxalement être soi, fidèle à soi et à sa parole, à la vérité, et pas seulement un ventre, ou un compte en banque, qui se remplit. Le civisme selon Socrate, la justice qui suppose une vérité des choses et des gens, surtout une vérité de la société, en tout cas de la coexistence des personnes. Percevoir, en allemand, se dit Wahr-nehmung, prise - ou mieux, prise en garde - du vrai des choses. Ce qui s'oppose d'emblée au mensonge et à la tromperie, à ce que j'appelle non le Droit, mais le Gauche. De là on peut arriver comme Rimbaud ou les Cyniques à l'idée d'une vraie vie, une vie qui ne soit pas tordue par les mensonges conventionnels, par la triste monnaie du langage et de la loi. 

Le mot en tant que signe, monnaie qui fonctionne et ne donne rien (mais prend peut-être, on le verra plus loin!), le mot aveugle, et le mot en tant que création, pensée vivante, charnelle. Le signe est comparable à une formule efficace, opératoire, par exemple une définition qui fonctionne comme la clef qui ouvre la serrure. En droit, comme en mathématiques et en logique parfois, il suffit d'appeler un chien "chat" pour pouvoir lui attribuer des moustaches et des griffes rétractibles. C'est le gauche dont je viens de parler! Ainsi on ne peut déshériter ses enfants, mais il suffit de décider que les primes de l'assurance-vie appartiendront à un autre ensemble que celui des biens inclus dans la succession. D'où le goût pour la logique extensionaliste du Droit, ou de la doctrine. Et pourtant, rien de plus categorial que le Droit!

Le signe, l'étant en tant qu'étant, il s'échange contre d'autres choses, il fait obstacle à la vérité, à la justice, intimement liées, contrairement à l'espoir pythagoricien. Il facilite en revanche la prise du Vrai, la mainmise du signe sur la vérité, comme il y a des saisies par l'huissier! Un mot en vaut un autre, via quelque raisonnement bancal ou sophistiqué. La valeur se substitue par exemple au bien, sous prétexte que le bien doit être évalué... Que c'est donc de la valeur qu'il s'agit pratiquement!

A présent, de quoi le signe est-il le signe? Le signe en tant qu'il m'incite à voir, à me remplir d'expérience, en tant qu'il fait signe vers le monde, peut-être vers l'être, c'est-à-dire l'unité du monde, la nature, ce qui pousse et ce qui vit. L'humain. La poésie.

Mais la poésie n'est-elle pas mensonge, jeu en tout cas avec la vérité des choses, via les mots, le langage?

La métaphore est une sorte de crédit: j'ouvre une ligne supplémentaire à propos de la teneur des choses, et j'espère que la réalité me paiera de retour, que j'y saisirai ainsi une vérité neuve. Et si l'électricité était une rivière, un torrent, à quoi correspondrait l'eau, le débit, le différentiel amont-aval?

Ici les deux traditions se rejoignent, car il y a dans la trouvaille  logico-mathématique quelque chose du "comme si" de la métaphore, je veux dire du pari inhérent à toute métaphore, même poétique - et certes sur un mode infiniment plus rigoureux.

Le principe du calcul intégral: si je dis calcul, je dis en apparence pure mécanique, absence de pensée et de tout pari. C'est en ce sens que le calcul est, ou semble, honnête par nature.

Pourtant, dans la démonstration de ce calcul, à mi-chemin de l'arithmétique et de la géométrie, ce qui peut déjà sembler suspect, je commence par supposer que toute chose est divisible, puis je pousse cette division à l'infini, sans perdre pour autant la dimension divisée, réduite à un epsilon! La longueur plus que minuscule, minusculissime, demeure une longueur!

Puis je continue le raisonnement sur cette base, j'intègre mes quantités paradoxales dans mes calculs comme si c'était des quantités données. Je fais donc la somme et elles disparaissent en cours de route, et cependant le quantum mesuré demeure assimilé à la somme de ces parties évanouissantes! 

Il y a un truc: considérer en cours de route la fonction de départ comme une dérivée de sa propre primitive!  Alors toutes les quantités disparaissent, sur le mode de 1-1=0, sauf les deux extrêmes. Ensuite j'utilise ce résultat comme mode de calcul pur, sans plus me préoccuper de son origine paradoxale.

Mais bien sûr ce qui est intéressant au point de vue de la mathématisation du savoir est périlleux en ce qui concerne la justice, liée à l'expérience première, au vécu; périlleux également au point de vue métaphysique de la vérité de la réalité, forcément différente en quelque point de ce jeu avec les signes et les epsilons. Ce qui ne veut pas dire que la réalité est plutôt en soi métaphore!

La justice est à la loi ce que la vérité, ou la pensée, ce qui est presque la même chose, est à la règle de grammaire. Elle s'oppose aux trucs des avocats et de la jurisprudence, même si elle a besoin d'eux pour procéder. Si un enfant est déshérité, et que cela porte un autre nom, il n'empêche que le droit français interdit de déshériter. Il faut donc remettre les mots à leur place pour être juste. C'est l'affaire du Législateur, ou peut-être de la Doctrine, pour ainsi dire du droit au carré, à la puissance 2. Le métajuridique. Il faut avoir le sens de la réalité tant pour être logicien que pour être "vraiment" juriste, juriste en vérité. 

Originairement, pour parler comme Heidegger, l'acte de juger renferme la possibilité de se tromper, mais aussi de tromper. C'est là l'énoncé, par opposition à l'être vrai de la langue. Le mot est intrinsèquement dualité du vrai et de la tromperie. Il révèle et il truque.

"Tu as volé l'orange" et je ne l'ai pas volée en réalité. Mais un énoncé juridique peut être fait exprès pour tricher avec l'être-vrai, ou l'être-juste, ce qui bien sûr n'est pas exactement la même chose. "Tout chat noir est un chien et doit être traité comme tel". Lyotard: l'enfant ne se retrouve pas dans le discours du droit, il manque quelque chose, sans doute son vécu, et aussi ce qu'il voudrait dire et n'arrive pas à dire.

Mais n'est-ce pas une telle escroquerie que d'appeler Gauche ce qu'il y a de tors dans le Droit? La Gauche, en toute naïveté, n'est-elle pas originairement indignation devant l'injustice institutionnalisée? En somme la Gauche a priori révèle le Gauche dans le supposé Droit.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors, 
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors ! Rimbaud, les Assis

Comme ce poème que j'ai appris au lycée dans son énigme me fait desormais penser à Kafka, et Kafka à Parménide ! D'un poème à l'autre, en somme... L'arraisonnement de la vie par l'administration, et ses paperasses. Chez Kafka, la parole transcendante est essentiellement trompeuse, jusque dans sa vérité. C'est l'oracle, dont le mensonge essentiel est le suivant: faire croire qu'il existe, voire qu'il n'existe pas.

Bien nommer les choses, et non les nommer pour les dissimuler. L'Etre de Parménide parle la langue de la justice, de la vérité, et c'est la logique, mais une logique au service de l'Etre, non une logique qui séjourne dans le calcul des signes. Mais il y a tous ceux qui caricaturent ce geste de bien nommer, et inventent ainsi de fausses injustices, de faux mensonges!

L'évidence est un autre nom de cette droiture de la vérité. Je comprends avec évidence que je me suis trompé. L'évidence ne se comprend que sur fond de pseudo-évidence. 

"Il ne peut pas t'avoir volé, puisque ce n'était pas à toi!"

Pourtant, il m'a bien volé, la preuve je n'ai plus cet argent, et je ne peux donc plus le rendre à son propriétaire légitime! Je n'avais rien, en réalité, mais à présent j'ai moins que rien, je suis endetté!

"De qui te plains-tu? Te voici mathématicien!"

Enseigner la parole, ce n'est donc pas qu'enseigner. C'est enraciner l'enfant dans ce souci pour les mots, pour la langue, pour le droit et pour la pensée. Pour la vérité! Le protéger des mots, qui portent aussi les clichés en tant que signes, et protéger les mots de cet enfant. C'est éduquer. Eduquer en vérité.