après la raclée. Portrait craché de mon père.
Je me trainais sur le parquet ciré, ou bien l'on m'y trainait, j'avais du mal à respirer, j'avais appris à l'école que je pesais un quintal, je n'avais pas 10 ans, et me disais des atrocités, pas de mon âge, qu'un jour je les tuerai tous, après cette raclée, mon père comme un bulldozer vociférant en allemand, c'était la langue de la ceinture et de la rallonge électrique, ma mère qui implorait en vain, disant: la rallonge, d'accord, mais pas avec la prise, ça fait des cicatrices, on va avoir des ennuis. La ceinture, c'est d'accord, juste pas la boucle en acier !
Ah atroce ordure à mon image et qui voulait faire de moi une vermine à son image, je me disais que l'être humain, der Mensch, ne valait rien, ma mère avait crié en vain, la ceinture oui, mais pas la boucle d'acier, ah qu'est-ce donc que cette vie, que cet Homme dont on fait une valeur, les Nazis ont gagné leur guerre contre l'humain, et mon père se rengorgeait de sa victoire sur un ennemi à sa taille, un juif de 9 ans. Son fils.
Que se passait- il donc dans sa tête pendant qu'il vociferait en me frappant? Rien, une grande exaltation vide, une revanche, il se prenait vraiment pour un Nazi triomphant. Était-ce lui qu'il haïssait en moi et voulait tuer, le petit juif qu'il avait été, qu'il était ? L'enfant que ma mère aimait plus que lui? Le bon élève, qui n'avait pas sa méchanceté rusée et vicieuse? Son père ?
En tout cas, il jouissait, d'une jouissance très pédophile!
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Mon père parlait-il donc allemand? Pas un mot, et c'est très curieux, alors qu'il avait des réminiscences du Yiddish, mais toujours un seul mot isolé, éphémère, qu'il semblait oublier après l'avoir répété sans trêve toute une journée :
Shokhente pour la voisine, Meshigener, Shul, Zun, Yid, Schnorrer....
On le voit, à part la Shul, la synagogue, il s'agissait de s'en prendre à quelqu'un, de s'en moquer rien qu'en le nommant par un mot venu du passé, son père ou sa mère. Souvent, il me nommait Shtinker, comme son oncle Isidore, mais pas inodore, son vieil oncle Zizi Shtinker.
Et donc il me semble n'avoir jamais vu le lien de l'allemand et du yiddish
Mais il imitait l'allemand, ou plutôt le Nazi, par le procédé qu'on appelle d'un mot turc le Yaourt!
Ça faisait: ikh yo shnarben dzige schnell kartofeln....
C'eût été très risible, sans la morsure terrible de la rallonge électrique, qui donnait du poids et à ces phrases vides et à ce personnage à leur image.