tout sur mon père (et aussi un peu sur moi ) 2
Enfant, je pérorais, très savant, à table ; ma mère ne comprenait guère mais me glissait des regards admiratifs tandis que mon père, perfide, me coinçait en loucedé contre le lit et me tordait en riant les petits attributs. Caquet rabattu, je m'étonnais que la douleur atroce s'effaçat si vite, ne laissant aucune trace. Même quand il me rouait de coups, une ou deux nuits suffisaient pour me rétablir. J'en dis deux mots à ma mère tandis que le paternel était sorti jouer son tiercé.
"Il ne faut pas parler ainsi", me dit-elle très grave, "non, on ne doit pas parler de ces choses, en tout cas pas comme ça. Et puis ton père est bon, seulement tu ne le comprends pas! Il faut éduquer un enfant aussi méchant que toi, tu es tellement dur, tu cries et les voisins croient qu'on te martyrise."
J'entrevis alors la solution, alerter les voisins !
Ce n'est que cela l'homme, me dis-je encore, pas de quoi s'extasier.
Mon père aussi avait des idées, expérimentateur dans l'âme il voulait recréer, à Paname ou à Bâle, les camps d'extermination afin d'y fourrer sa juive progéniture. Il était très avenant mais on devinait dans son regard noir des idées fort bizarres, et qui font mal au cul. J'espère du moins ne pas trop lui ressembler, hélas!
Suis-je devenu maso pour autant? J'ai en tout cas éprouvé un grand plaisir coupable à me faire flageller lors d'innombrables oraux des concours! ENS, capes, agrégation, rapports des jurys mentionnant mon cas singulier et "bizarre", merci!
C'est que le plaisir est discutable et la souffrance indiscutable, aussi la meilleure stratégie consiste à jouir de la souffrance, soit en se faisant Chiite ou catho, soit en faisant de la souffrance la matière de sa réflexion, et de son art.