autorité et enseignement
L'autorité est confortable pour l'enseignant: il se plaint souvent de ne pas avoir d'autorité, ou qu'on ne lui en accorde pas, rarement d'en avoir trop, et alors sous l'influence de tel ou tel discours pédagogique. Mais qui est ce "on" qui nous "autorise" ou non? La République? Le Ministre? La société? Les élèves eux-mêmes? L'établissement scolaire? Ou bien nous-mêmes?
L'autorité: c'est l'art de se faire obéir sans violence, et sans se justifier non plus à tout bout de champ.
L'autorité ne se réduit donc pas à la force, ni même au pouvoir "réel", ou supposé tel. C'est un supplément (augere, auctor) à ce pouvoir, et qui le rend possible dans la durée. C'est ce pouvoir en tant qu'il est supposé légitime, respectable. Certes, c'est du point de vue de l'élève la représentation que l'enseignant saura - s'il le faut- rétablir l'ordre, y compris en contraignant. Mais l'autorité n'est pas que maîtrise "de fait" du groupe, c'est une maîtrise consentie, du moins inconsciemment. C'est comme si l'élève se disait qu'il a intérêt, au fond, à cette maîtrise, qu'elle lui interdit la régression dans le chaos, qu'elle le fait progresser, lui et le groupe. L'autorité inspire confiance, mieux elle est faite de confiance. Et d'abord la confiance en soi de l'adulte. Il s'agit d'être responsable pour responsabiliser.
L'autorité protège l'élève non seulement de lui-même, mais encore des autres. Elle garantit surtout le respect de la règle commune, d'un espace commun de travail. La classe. Elle fait naître l'ordre, ou la promesse de l'ordre (de l'organisation), là où menaçait le Chaos. Binet: une volonté forte et organisée. Notion de curriculum.
Ici la pédagogie institutionnelle, malgré toutes ses limites idéologiques et son inspiration psychanalytique, peut sembler incontournable. Elle retrouve, bizarrement, certaines intuitions d'Arendt, qui en semble très éloignée. L'on éduque pour que l'enfant apprenne à accepter la frustration! Pour qu'il s'arrête... Il y a une place pour la loi, pour l'autre. C'est sinon l'autorité, le respect, qui n'est pas simple contrat entre deux individus mus par leur intérêt immédiat.
L'autorité ne se voit pas, elle se perçoit, elle constitue un supplément impondérable du pouvoir, un "je ne sais quoi", un "presque rien". Idée d'une augmentation, ou plutôt radical commun à autorité et à augmenter. augere, auctor. Cet impondérable, comme souvent, comme l'écrit Jankélévitch, est l'essentiel. C'est le contraire de la fameuse "micro-violence", ou climat délétère dans la classe, l'école. Mais il est difficile d'en parler, quand il est si facile de traiter de l'abus d'autorité. Qu'est-ce qui fait qu'un comédien joue juste? La justesse, précisément, dirait La Palice... On peut en revanche mettre en lumière ce qu'il y a de faux chez l'autre comédien...
Deux professeurs, qui partagent les mêmes élèves et les mêmes savoirs-faire pédagogiques. L'un a de l'autorité, se fait obéir, et l'autre non. Pourquoi? On sent que le premier enseignant saura réagir, et que l'autre se laissera déborder. Mais comment le sent-on? Le regard, la posture, la conviction.
Je saurai réagir, sans excès, sans rage ni rancune, sans malveillance. Je suis bienveillant, mais je ne suis pas "gentil", c'est-à-dire que je ne suis en rien soumis aux élèves. Fermeté. Sérénité. Main de fer dans un gant de velours. Binet.
Il convient de distinguer autorité et autoritarisme, l'autorité est juste milieu entre laxisme et autoritarisme.
L'autoritariste commande, mais ne donne pas les moyens de parvenir à ce qu'il nous commande. On assimile volontiers en pédagogie institutionnelle l'autoritariste à un tyran. Il se prend pour la loi, il n'a pas subi la castration symbolique! On peut pourtant penser que l'autoritariste veut se protéger de ses élèves, les visser, car il ne croit pas qu'il pourrait leur faire face s'ils étaient libres. Il ne cherche donc pas à les émanciper, mais à les soumettre. Comme un tyran en effet!
L'autorité, au contraire, prend pour point de départ que le jeune a besoin de l'adulte pour étre initié au monde, à ses codes, à son langage. Arendt: le nouveau venu a été jeté dans ce monde sans qu'on lui ait demandé son avis!
A lire Arendt, il ne suffit pas d'enseigner que B+A=BA
Il faut faire sentir, montrer, le caractère initiatique de notre enseignement, en quoi il dévoile un aspect important du monde. Le théorème de pythagore et la nature de l'univers. 2+2=4 Si j'ai mis deux chocolats et deux chocolats dans ma boîte, et que je n'en trouve que trois, je ne dirai pas: "tiens, aujourd'hui 2+2=3"... Et les mathématiques sont le langage, la clef, du monde d'aujourd'hui... Plus simplement, Condorcet explique qu'il faut savoir compter pour ne pas être dupe du commerçant, en tout cas pour ne pas dépendre passivement de son honnêteté...
Singularité de l'autorité éducative: elle vise l'émancipation de l'élève. Or l'autorité tend à endormir l'esprit critique. Binet faisait le lien avec l'hypnotisme!
Expériences de Milgram. Dans certaines conditions expérimentales, l'autorité advient aussi certainement que le magnétisme ou l'électricité. Pas de raréfaction de l'autorité, et danger de l'autorité.
I comme Icare (Henri Verneuil), avec Yves Montand. Et bien sûr Le film La vague, ou même Le cercle des poètes disparus. L'autorité charismatique n'a pas de sens à l'école, le professeur n'est pas un Gourou. (Autorité, ou plutôt Herrschaft, domination, maîtrise, commandement, qui s'appuie sur une personnalité extraordinaire, Jésus, Mahomet, Hitler, pour substituer cette personnalité hors du commun à la loi et aux institutions héritées de l'histoire.)
Et pourtant, sans autorité, aucun enseignement possible, car l'élève ne nous écoute pas, ne suit pas le cheminement pédagogique le plus excellent!
C'est pourquoi la critique de l'autorité ne vient guère des enseignants eux-mêmes, malgré tous les obstacles que suscite la demande d'autorité des élèves, ou de certains élèves. La soumission ou servitude volontaire de celui qui ne veut pas penser par lui-même. Il se dit peut-être que ce n'est pas important, que ce n'est que l'école, que dans la vraie vie, il sera autonome, ou plus autonome. Il se trompe.
A l'inverse, l'autorité de l'institution scolaire, des enseignants, des savoirs et des oeuvres, peut être remise en cause par la société dans son ensemble, les médias, le pouvoir économique et politique. C'est bien ce qui nous est arrivé. Par démagogie, pour être du côté des enfants contre l'Ecole, ou les professeurs....
Alors, de quoi est faite l'autorité d'un professeur?
Une dimension socio-politique qui se reflète dans l'établissement. Le professeur est-il soutenu, ou lâché? Peut-il incarner la loi dans la classe, voire le monde des adultes? Ou bien l'élève fait-il ce qu'il veut, comme si l'école n'existait pas, ni sa loi? Debarbieux et la micro-violence, la notion d'effet-établissement.
Une dimension psychologique, bien analysée par Binet. Je veux introduire de l'ordre dans la classe, dans l'esprit de l'élève, en tout cas je veux et j'assume ce leadership. J'ai encore une mission à l'égard du monde, de la culture, des règles du monde. Le caractère, un caractère fort, une volonté ordonnée, sereine, patiente.
La dimension symbolique que Binet entend relativiser: les signes associés habituellement à l'autorité, mais qui ne font pas illusion très longtemps. La stature, la bonne réputation, le savoir voire la pédagogie.
Autorité naturelle et éthologie animale: individus alpha et bêta. Binet: faire sa propre éducation, apprendre à se faire confiance et à accepter ce leadership.
Complément et discussion des thèses de Binet, comme l'Esprit à la messe, l'autorité circule, c'est comme une substance que l'adulte communique, ou reprend. Ce que Foucault dit du pouvoir. L'autoritariste refuse, en somme, d'autoriser, de faire circuler son autorité. Parallèle avec l'avarice.
Savoir parler en son nom et au nom de la Loi, de l'institution, voire de la classe. Faire entendre la différence, moduler sa voix. Et aussi une voix , un regard, qui atteint chaque élève et cependant une position de surplomb, en ce sens qu'on n'est pas au même niveau que l'élève. L'on a un rôle différent, pas de confusion. Je vais te chercher, ma voix et mon corps, mais je peux aussi me cacher, tu viens me chercher: parler trop bas, par énigmes, etc...
L'autorité est donc présence, activité, souplesse, et il n'y a pas à opposer comme on le fait souvent l'activité du professeur et celle de l'élève. Elle est tout autant surplomb. Je peux plaisanter de plain-pied, car je sais que je saurai reprendre le dessus s'il le faut, et l'élève le sait également. Les choses sont claires. La main de fer dans le gant de velours, et la main molle dans le gantelet de fer. Avoir peur de ses élèves, ou des parents, ou de la hiérarchie.
Le ridicule, c'est-à-dire la symbolique ratée, surjouée ou mal jouée, et d'autres raisons encore.
Ne pas se tromper de demande, ne pas demander aux élèves de ne pas nous faire de mal, de nous aimer. C'est une faille, un manque, et les élèves savent parfois en jouer à merveille. Ne jamais être soumis.
Nul ne s'éduque lui-même, en tout cas pas un enfant. Apprendre est un travail sur soi, l'adulte aide à ce travail, et en est aussi la garantie. Sa présence rassure, oriente, même s'il se tait. Il incarne, tel une idole, le sens et la valeur de la culture scolaire. Voici la bonne direction, je sais que tu la suivras, j'en suis le garant. Je suis en somme ta volonté, le caractère dont tu manques encore peut-être. Je t'encourage et pourtant c'est toi qui fais tout le travail. Mais tu ne le ferais pas si je n'étais pas là. Magie, suggestion. D'où le risque de la manipulation qu'est en somme toute autorité.
L'autorité, dans le meilleur des cas, libère un espace de travail, de réflexion, de paix, de responsabilité, conquis sur le chaos, l'agitation, la passivité.
Le principe d'autorité a paru incompatible avec celui d'égalité, ou encore de liberté, bref avec deux de nos valeurs politiques fondamentales. Le risque est alors de désorienter les élèves sous prétexte de les émanciper, ou de les enfermer dans leur enfance, leur irresponsabilité. Une société désorientée comme la nôtre désoriente ses écoliers, et ses professeurs. Le ministre maître du chahut. L'inspecteur qui se plaint de la classe où tout va bien, de la classe ordonnée.
Je te garantis que cela en vaut la peine, je te le prouve dans ma façon d'être. Le savoir-être iufmesque.
Antinomie de l'autorité (Reboul):
On ne forme pas l'élève du dehors.
Il ne peut pas non plus se former tout seul.
L'autorité est influence qui pousse l'élève à se former tout seul, à vrai dire avec mon aide et mon orientation. Vygotski: la zone proximale de développement. Alain: s'adresser non à ce qu'est l'élève aujourd'hui, mais à ce qu'il sera demain. Fichte et l'appel lancé à la liberté de l'enfant, ce qui définit l'éducation.
Ne pas transiger, comme on le fait sans cesse, avec l'essentiel. Ne pas enfermer l'enfant dans sa supposée nature. Ne jamais pourtant en faire une affaire personnelle, ne pas culpabiliser et ne pas se venger. Donner toujours à l'élève sa chance, même quand il l'a gâchée déjà mille fois.
L'homme capable.
Meirieu: le postulat d'éducabilité. Je puis douter de mes présupposés pédagogiques, mais je ne dois pas douter de ma capacité, ni de celle de l'élève. Je peux enseigner car je le dois, il peut apprendre, même s'il ne me le doit pas, explique en somme Meirieu.
Réagir avec calme et à propos à des situations parfois inattendues. Sagesse, en somme... La prudence d'Aristote. Il faut parfois savoir avoir peur de ses élèves.
Je suis cependant le garant de la paix intérieure de l'élève, de la paix scolaire, de la loi. Mais il arrive que la hiérarchie, ou les médias, ou les experts auto-proclamés, me lâchent, ou me dénigrent, moi ou ma profession.
La sanction: ne peut rien selon Durkheim pour le fautif, mais rend à l'institution son caractère sacré. Sanctio. Donner à sentir la réalité de l'institution, de la règle, bref leur rendre leur autorité.
La sanction et le poids de réalité de la règle.
L'Ecole n'avait pas pâti, dans un premier temps de la critique du principe d'autorité. Au contraire elle avait récupéré ce qu'avait perdu la Monarchie, et l'Eglise. Promesse du citoyen émancipé de l'autorité de demain.
Puis pédagogies nouvelles: la transmission, et l'autorité du professeur, voici l'ennemi, ce qui interdit à l'élève de penser par lui-même.
Analyse à la fois fausse et exacte dans le détail. L'autorité est indispensable, mais constitue à chaque fois un péril pour l'enseignement. Ne pas laisser l'élève trop se reposer sur l'autorité, ce qui suppose... de l'autorité justement.
Adorno et la personnalité autoritaire, soumise et sadique.
Elle serait le fruit de l'éducation autoritaire.
Prairat: c'est confondre autorité et violence éducative.
De plus on explique tout autant la soumission totalitaire par le laxisme et la personnalité inachevée, ouverte et désorientée, rebelle à toute autorité et soumise à toute violence. Prête à tout ce qui lui donnera un semblant d'être. Le maoïsme selon Reboul.
Milgram: presque tout le monde se soumet à l'autorité abusive, c'est question de manipulation expérimentale. Il en va de l'autorité comme des puissances physiques, il suffit d'en rassembler les conditions.
Très inquiétant! Un avertissement sans frais pour tout pédagogue, et tout citoyen...