En ces temps d'oraux, de grrrands et tous petits oraux... Nouvelle version
La première fois que j'ai subi - au sens d'une scène primitive, presque d'un viol philosophique qui m'égara au moins 30 années de ma propre pensée, la philosophie comme science - une khôlle (le professeur, un très mauvais marxiste, m'avait présenté au khôlleur comme une sorte de génie un peu brutal, ou peut-être de brute un peu géniale), je suis tombé sur le sujet suivant:
"Notre langage a-t-il un rapport avec la réalité?"
Comme le sujet l'exigeait objectivement, je n'ai parlé que d'isomorphismes. Nourri de mathématiques du secondaire, de Terminale C, je ne connaissais pas la théorie des catégories, ni même l'expression "à un isomorphisme près", et le Khôlleur encore moins. Goguenard, il me regardait me débattre, puis : "vous avez fini", me dit-il avant de me faire... la leçon; au nom de Kant, très supérieur, et de la division de tous les objets en phénomènes et en noumènes. Je l'ai écouté avec une grande attention, cherchant naïvement une solution, je l'ai trouvée d'ailleurs et lui ai alors proposé une concession: homomorphisme en place d'isomorphisme! Bref, nos idées "collent" avec la réalité, mais la réciproque n'est pas forcément vraie, en tout cas nous n'en savons rien. Ou peut-être le contraire, les objets se projettent en idées, qui ne leur ressemblent guère mais leur correspondent. Seulement nous n'avons pas le code pour faire le cheminement inverse. Ainsi un pays se projette sur une photo, mais essayez donc de retrouver le pays à partir de la photo aérienne, si par exemple vous ignorez tout de la hauteur, de la troisième dimension... En haut devient un peu à gauche, selon une loi qui est celle de notre ignorance. Surtout la nuit, comme le montre un récent accident d'hélico... Et vive la France.
Je voulus alors lui expliquer cette différence, limpide comme le jour, mais... "non, non" a-t-il fait en hochant légèrement de la tête. Décidément, je n'étais pas très raisonnable! Il y avait de la commisération dans son sourire en coin.
Je n'ai pas compris qu'il n'avait pas compris. "C'est moins fort que Spinoza" a-t-il lâché enfin, avant de me donner, par acquit de conscience, je parle du 5 après la virgule, 0,5 sur 20. Lui aussi faisait des maths, en fin de compte! Il m'a conseillé de lire je ne sais plus qui, et qui traitait des sèmes. Pour lui faire plaisir, je lui ai avoué par la suite que je n'y avais rien compris. Il a souri, vengé, en tout cas rasséréné.
Peut-être avait-il eu le pressentiment, non seulement de mon orgueil naïf de jeune coq, mais de la joie que j'avais forcément éprouvée, avant il est vrai l'humiliation du zéro, humiliation redoublée par un demi point, sorte de zéro pointé enveloppé dans un sarcasme. Et pourtant, quelle Joie que de se savoir de force, joie d'avoir résolu bravement, et par moi même, un problème réputé insoluble par Kant lui même. Ou d'avoir cru de bonne foi le résoudre! Bien sûr, j'aurais eu une meilleure note, peut-être 5 sur 20, (voire 6/20, rêvons un peu) si ces maudits Normaliens avaient jamais entendu parler de Russell...
Cette blessure eut du moins le mérite de substituer à cette joie, aussi dogmatique que spinoziste, et par là illusoire voire intolérante, intolérance où se réfugie celui qui doute de soi, un doute d'une autre nature, qui porte sur l'objet, non le sujet, bref un doute critique : si la réalité en soi est inaccessible, en quoi une hypothèse sur son rapport formel à notre esprit peut-elle valoir, sinon à la façon d'un mythe conceptuel? Mais je ne découvris Bayle que plus de quarante années plus tard!
Et j'oubliai cette solution, je me forçai à l'oublier, vaincu par l'académie, enfin par l'école normale, certes supérieure! Je devins non pas un philosophe normal, ni normalien, mais médiocre, et qui plus est par pusillanimité.
J'aurais pourtant dû me dire que si j'étais ainsi passé de l'isomorphisme à l'homomorphisme, la science consiste à passer, au contraire et activement, via pensée et concepts, de l'homomorphisme à l'isomorphisme!
Plus tard, comme j'expliquais à la Sorbonne que je n'étais pas kantien, je me suis vu répondre que tout le monde l'était. Même Spinoza? Et ma concierge? J'appris beaucoup plus tard que Brentano s'en était amusé bien avant moi ..
Plus je vieillis, plus je retrouve sans le vouloir cette métaphysique refoulée, ce mélange de philosophie, de mathématiques mal comprises et de poésie. J'aimais tant ne pas comprendre mes propres mots, preuve sans doute que c'était la réalité même qui me parlait.
Je me souviens aussi avoir dû, pour obtenir enfin la moyenne au Capes, et un gagne-pain par conséquent, démontrer deux fois l'existence de Dieu, une fois par la réalité objective de l'idée et la seconde par l'impuissance de cette idée à enfermer en elle son objet, et objet est très bien trouvé, car ce n'était en tout cas pas le sujet. Le correcteur ne m'en a voulu ni de mon mensonge, ni de la contradiction, ni même du hors-sujet, et je fus cette fois reçu haut la main
Quelle humiliation, au fond, sous la vaine gloire du reçu... Mais quelle gloire? Aucune, bien sûr.