De la morale et du relativisme moral
En morale, l'attitude du philosophe contraste avec celle de M. "tout le monde".
M. "tout le monde" se cherche des excuses, et il se hâte d'en trouver une dans le relativisme: c'est peut-être mal à vos yeux, mais pas aux yeux des brigands des films, qui ont, n'est-ce pas, leur propre morale, ou leur sale morale! Le code de l'honneur, nouvelle chevalerie. A moins que les chevaliers d'autrefois n'aient été que des brigands?
De quel droit se croit-on supérieur à eux? Voici qui est commode, et démocratique... et romantique aussi. En tout cas romanesque.
Le philosophe aurait plutôt tendance à analyser tel ou tel point de la morale commune, à la fois pour en exhiber le sens profond et pour la purifier, ou la généraliser, c'est-à-dire remonter jusqu'à l'universel.
Ainsi du vol, il est mauvais parce qu'il consiste à substituer à l'échange la violence. Le voleur se retranche, et retranche autrui, de la société commune. Ou encore, il s'enrichit sans rien apporter en échange. En tout cas, il ne laisse pas l'autre choisir de donner, ou bien non.
Ce n'est pas la même chose que de faire de la propriété un absolu. Enfin, pas tout à fait.
Bien sûr, dans des circonstances extrêmes, la morale commune s'infléchit. Voler quand on a faim et voler pour s'enrichir, cela n'a pas la même signification, morale justement. C'est qu'il y a hiérarchie des valeurs, ce qui se nomme justice par opposition aux droits particuliers. Thomas, Saint Thomas, en a abondamment traité.
C'est là que les fameuses cultures, qui ne sont parfois que des religions, se distinguent. Que vaut par exemple la vie de l'esclave, de l'ennemi, de l'animal? De la plante? La vie est-elle un absolu, ou bien seulement la vie humaine? Et qui est humain, et qui ne l'est pas? (Si Dieu s'en mêle, tout est perdu, car il excuse en somme tous les crimes!)
On remarque empiriquement (lors d'enquête ou par comparatisme) que les morales se ressemblent davantage que le relativisme le voudrait. Mais certes cela ne fonde pas la morale en raison, seulement elle a un socle biologique, psychologique, sociologique... La prohibition de l'inceste chez Lévi-Strauss... Ici on est tout près de la recherche d'un fondement, cependant.
L'échange est-il un fondement? L'on n'est pas très loin, mais en apparence seulement, de ce que Piaget ou Kohlberg appelleraient la morale conventionnelle: certes, ce n'est pas une convention, du genre "si tu ne me tues pas, je ne te tuerai pas non plus", qui fonde la morale en général. C'est plutôt l'inverse: "il ne faut pas tuer car cela mettrait un terme, peut-être définitif, à tout échange, en ce sens que cela substituerait des rapports de violence à l'échange".
Je veux dire que l'échange, sa possibilité, est assimilé ici à l'humanité, en tout cas à la paix. Kant: universaliser le mensonge, c'est interdire toute communication possible, et par conséquent rendre impossible l'humanité, en tout cas la confiance.
Kohlberg parlerait donc là, malgré quelques apparences, de morale post-conventionnelle: la convention (l'échange ponctuel) est dépassée par l'idée de l'échange en général, assimilée à celle d'humanité : il ne s'agit donc pas d'un échange, ou d'un pacte, singulier; mais de la condition de tout échange, de tout pacte, opposés à la violence (au crime, au vol, à la tromperie).
Mais se pose alors la question: qui est humain, et qui ne l'est pas? C'est-à-dire la question de la reconnaissance, liée à l'empathie.
On a du mal à reconnaître comme humain celui qui ne parle pas la même langue que moi, et que par conséquent on ne comprend pas. L'étranger est vite perçu comme un ennemi. L'accent comme signe de la duplicité de l'autre, qui fait mine d'être proche et nous cache quelque chose. Le thème du vilain martien déguisé en humain.
Il est étonnant pourtant qu'il est plus facile d'aimer l'animal que l'humain. C'est que l'humain me ressemble, est en droit mon égal, et par conséquent un redoutable concurrent. Selon René Girard, c'est en somme pour canaliser cette concurrence, cette impossibilité d'aimer ceux qui nous ressemblent trop, qui mettent en question et en concurrence notre place dans la vie, qu'on s'est cherché des boucs émissaires.
Le thème des frères ennemis.
La mode de l'empathie: et certes celui qui est incapable de tenir compte du point de vue de l'autre ne sera guère moral! Surtout, la douleur est le prototype du mal moral, celui que je fais à autrui, et parfois à moi même.