de la matière psychologique de la langue
On trouve chez W. von Humboldt le thème intriguant de la pensée averbale comme matière de la langue, au même titre que le son avant son passage par le larynx! Il y a donc une matière sonore de la langue, et une matière psychologique.
C'est dire que la langue est un moule pour notre pensée, un moule intérieur à vrai dire, qui la met en ordre, mais que cependant il y a un début, ou une ébauche, de la pensée en dehors de la langue. Comme Hegel, Humboldt y lit une fermentation, ou plus exactement un ensemble de mouvements désordonnés, mal dégagés de la sensation, et qui ne mènent nulle part. C'est sans le moindre doute souligner là, au-delà de la phrase, la nécessité des signes pour raisonner, pour en tout cas relier ce que j'ai dit et ma pensée actuelle. La pensée est mouvement, mais sans les signes, sans références à ce que j'ai déjà pensé, ma pensée s'enlise. Le signe est en somme proto-écriture.
Cet aspect renvoie à la dualité de la langue chez Humboldt: elle est à la fois un acte pur, Energeia, et le contrecoup de cet acte, Ergon. Par là, la langue, et la pensée, se raccorde à elle-même, se réfléchit et progresse. Le titre même l'indique:
Über die Verschiedenheit des menschlichen Sprachbaues: und ihren Einfluss auf die geistige Entwickelung des Menschengeschlechts
Sur la diversité de construction des langues humaines et son influence sur le DEVELOPPEMENT spirituel du genre humain
Saussure a une vision bien plus statique, en accord avec son structuralisme, de la pensée en dehors des déterminations linguistiques: c'est une feuille de papier où tous les découpages sont encore possibles, une feuille vierge et amorphe. C'est également que Saussure pense en termes de mots, de signifiants-signifiés, quand Humboldt ne sépare pas la langue de la parole, de la mise au point de la phrase, du discours, et donc de la pensée.
Il y a donc dans la perception averbale du monde un acte de la pensée, certes avorté s'il ne parvient pas jusqu'aux mots; avorté ou plutôt embrouillé. Ce mouvement appelle le mot, les mots, mais il ne saurait les produire de lui-même. Contrairement à la phénoménologie, cet acte infus dans la passivité sensible est en soi incomplet, insuffisant, impuissant, si bien qu'il s'enchevêtre.
Bien sûr, il est difficile d'attribuer à l'animal un manque de parole, et puisqu'il faut lui reconnaître une pensée, elle est averbale, mais elle ne manque pas du point d'appui sur les mots. Elle a donc d'autres points d'appui, je suppose!
Après avoir convoqué les mânes de Condillac, je me lance donc à mon tour dans ce genre de débat:
Il me semble que lorsque les mots sont pour ainsi dire refoulés, ou bien nous agissons et nos actes sont à leur manière des pensées, nous reconnaissons nos clefs, nous ne nous disons pas "c'est à moi", mais nous les prenons! Ou bien nous contemplons: sans concept verbal, les choses, ou plutôt les formes perceptives, se recouvrent facilement, ou s'opposent. A lire Humboldt, ce serait une aspiration inaccomplie à des mots comme "même" et "autre"!
Le langage des sourds-muets, ou notre façon de communiquer avec les étrangers: le langage d'action. Nous n'avons pas besoin du verbe pour appeler quelqu'un ou pour mimer un grand nombre d'actions et même de choses. Pour désigner encore moins! Et il y a un passage de l'objet désigné à l'idée générale, la catégorie, de ce cheval au cheval en général. Augustin en parlait avec son fils, Adéodat. Mais alors l'idée générale est encore plus mal dégagée du cas particulier que dans la parole ordinaire!
Il faut évoquer également les schémas: ils permettent d'enraciner la pensée, souvent mieux que les mots. Ils mettent en évidence les lignes de force d'une situation, les relations, quand les mots et les phrases, les adverbes surtout, se succèdent sans arriver bien souvent à cerner le propre de la situation.
Le croquis: il participe davantage du dessin mais conserve - de façon plus ambivalente - la sécheresse géométrique du schéma.
"Mieux vaut un bon croquis qu'un long discours."
K. Buehler corrige en somme Humboldt: il y a la pensée déicitique, en situation, qui est elliptique, voire qui se passe de tout mot. Et ce n'est pas une ellipse, c'est seulement que le verbe est mité d'averbalisme! "Mes clefs!" Et je les prends sans en dire davantage, sans penser quoi que ce soit avec des mots. Et il ya une pensée plus errante, ou plutôt qui a pour cadre la parole elle-même: les adverbes, comme "hier", les circonstances, comme "dans une autre galaxie, il y a très longtemps, et très loin". C'est en somme aussi vague que le plus vague des gestes, comme remuer les bras pour faire se lever les nuées de l'embarras du conteur! L'on confond volontiers la situation et le contexte: la situation est averbale, le contexte est verbal.
C'est dire que nous parlons, même sans langue conventionnelle, mais que nous parlons avec des gestes. Ces gestes reposent sur un schématisme de notre imagination: l'enfant qui retient de la conduite automobile, et de l'auto elle-même, le volant qu'on fait tourner et le bruit. Mais comment mimer un adverbe, un complément de temps, ou de lieu, et donc passer de la situation au contexte? Ce n'est pas totalement impossible: on peut mimer la panique, et en faire le contexte d'une saynète mimée elle-aussi. On se rapproche ici de la pantomine et du cinéma muet!
C'est tout ce qui ressemble au calcul et au raisonnement qui me paraît le mieux répondre à ce que dit Humboldt: sans signes, quand nous essayons de calculer à même les choses du monde, nous nous embarrassons et nous tournons vite en rond. Il en va de même pour les stratagèmes, par exemple en jouant aux échecs, sans mots intérieurs, sans écriture, nous nous emmêlons. Bref, nous avons besoin des mots pour poser nos calculs, pour ébaucher l'écriture!
C'est comme si nous disions que la parole est un ensemble de mouvements désordonnés vers l'écriture, et qui n'y parvient pas d'elle-même. Que la parole est la matière sonore de l'écriture, qui est la pensée posée.
C'est sans doute reconnaître que les règles de calcul ou de raisonnement ne correspondent guère, contrairement aux substantifs ou aux verbes d'action, à des schèmes de l'imagination. Pour l'imagination, "si tu viens je serai content", "si tu ne viens pas, ça n'ira pas", "il faut que tu viennes", ne peut signifier que l'actualisation: "tu es venue, alors je suis content", "tu n'es pas venue, alors je ne suis pas content". Et certes ce balancement est lui-même expressif, comme on le voit dans la grammaire de certains rêves, ou cauchemars. Il exprime l'incertitude, l'angoisse, l'espoir.
Mais enfin ce n'est équivalent ni à une proposition hypothético-déductive, ni à un impératif. Je remarque quand même que le japonais peut exprimer le "il faut", supposé inconditionnel, par une condition: "si on ne fait pas ça, ça ne va pas" dit le Japonais "kore ho shinakereba, ikanai." Ca ne le fait pas, dit le parisien branché!
Pour en revenir à Humboldt, il y a en réalité non pas deux, mais trois matières de la langue: le cri avant l'articulation, la perception imbibée de pensée muette, et l'élan vers la parole avant toute langue, que l'on retrouve jusque dans la pantomine. Cet élan informe est comparable à l'Un plotinien, mais devenu généreux, pure générosité, comme chez Ravaisson!