Trois rêves qui s'emboîtèrent
Rêve numéro 1: Je suis à Bâle, en Suisse, dans l'appartement familial. Tout à coup, mon frère s'indigne: " oh, me dit-il en français, on t'a tiré dessus, regarde tu saignes! " Et en effet, je suis touché à l'épaule gauche, je saigne abondamment. Je ne comprends que c'est lui qui a tiré qu'au réveil. D'où le rêve suivant.
Rêve numéro 2: je me réveille du rêve précédent. Je suis dans un lit d'hôpital, en France. Les médecins parlent avec moi des rêves précédents, car il y en a eu d'autres, dont je ne me souviens pas. Je suis persuadé de ne plus rêver, d'être cette fois réveillé pour de vrai, mais ils évoquent l'idée selon laquelle je n'existerais pas, je ne serais que leur rêve, un produit de leur imagination. Et si cétait l'inverse, leur dis-je en javanais pour plaisanter: "Piye nek kosok baline?" Ils ont l'air de comprendre, ce qui m'étonne. Je me réveille. D'où le rêve suivant.
Rêve numéro 3: Je me retrouve de nouveau à Bâle, dans le même appartement que celui du premier rêve, mais alors qu'il était tout défraîchi, glauque (j'ai L au Q), les couleurs sont cette fois très vives, comme rajeunies, sauf qu'elles ressemblent à celles d'une vieille photographie des années 60. Je suis dans mon lit, derechef persuadé que je suis réveillé pour de bon, il est presque midi, ce qui est bien tard pour la Suisse. Il y a ma soeur et ma mère, étonnamment aimables et joueuses. Elles s'expriment en français, sans accent. C'est dimanche, le temps semble avoir le hoquet, les mouvements sont saccadés, comme stroboscopiques. On sort, dans le tram tout le monde s'exprime en indonésien, et ma mère et ma soeur s'étonnent de concert, en alémanique, de mon étonnement. Ca fait quelque chose comme: "S'esch nü, wisst dü doch nit?"
Je me réveille pour de bon. Mais est-ce sûr, cette fois?
Explication : le thème de ces rêves, où les jours s'enchaînent sur un mode cauchemardesque, semble être le bilinguisme. Non seulement Java et la Suisse sont plurilingues, mais le monde familier se met à parler ta langue intime. Moment où l'étranger devient francophone, donc français. D'autre part, absence du père, présent par cette absence, à moins que les médecins...
La famille: elle semble te percer à jour, parler ta langue intime. Tu es comme un enfant, pris à leurs pièges. Le frère est bilingue, il a la langue fourchue, il te trompe. Il parle la langue de l'amitié et te tues par sa langue véritable, empoisonnée comme celle du serpent fantasmatique. Une langue qui tire à Bâle, à balles réelles ! Et fait des trous de Bâle... D'où la nécessité de parler français, et non le suisse allemand.
A chaque fois, c'est toi, qui te crois si malin, qui es surpris, pris par conséquent. Tu n'es que leur rêve, leur chose. Défaite parfumée, féminine, joyeuse, du Cogito. Aliénation, folie. On ne peut pas s'en sortir, on ne peut pas s'éveiller.