W. von Humboldt et Merleau-Ponty. Une vue cavalière
Je suis frappé à la fois par le humboldtisme de Merleau-Ponty, et la manière cavalière avec laquelle les commentateurs de Merleau-Ponty - comme d'une autre manière Merleau-Ponty lui-même - traitent Wilhelm von Humboldt. Et je ne crois pas qu'il s'agisse pour Merleau-Ponty d'effacer une dette théorique. C'est en partie désaccord de philosophie fondamentale, en partie malentendu. Et puis, Merleau-Ponty a-t-il réellement étudié Humboldt? Il tend à en faire le moment d'une dialectique, quitte à négliger le Humboldt historique, à le tirer vers la phénoménologie, ou à le repousser vers sa limite, l'idéalisme, confondu peut-être dans un cours au Collège de France de 1954 avec celui de Hegel. Alors les commentateurs trouvent plus simple d'oublier Humboldt plutôt que de s'y plonger, de ne retenir que Saussure, et Goldstein.
Mais Merleau-Ponty lui-même ne dit pas - l'ignore-t-il faute d'avoir poussé jusque là sa lecture ? - que Humboldt avait su poser l'antinomie de la langue et de la parole, certes sur un mode kantien, non dialectique, car Humboldt n'appréciait guère la dialectique hégélienne.Pourtant Merleau-Ponty est génial, si bien qu'il reconnaît en 1954 que Humboldt a su poser le problème, mais pas le résoudre. Ce n'est pas exact, il l'a résolu en accordant un primat relatif à la langue, mais une langue ouverte et libre, energeia et non pas structure figée, serait-elle synchronique. Sans la langue, pas de parole, mais le cri et des mouvements incohérents de l'esprit humain, ce que Hegel retiendra de lui.
On peut supposer que Merleau-Ponty, sa curiosité aiguisée par les formules si proches de sa pensée de Humboldt avait voulu le lire, et qu'il avait été repoussé par la grandiloquence idéaliste de son style.
De fait, bien avant Sartre ou Merleau-Ponty, Humboldt a pensé le rapport entre l'écrivain et son public sur le modèle de la structure fondamentale, métaphysique, de l'interlocution. Métaphysique veut dire chez Humboldt non pas dialectique, mais structural, en un sens néoplatonicien et kantien. Le Je suppose intrinsèquement un Tu, qui à vrai dire peut être moi-même, à la manière des deux côtés d'un ruban de Moebius. Ce n'est pas le Chiasma de Merleau-Ponty. En effet, le Tu est moins une réalité qu'une place dans la langue, comparable à une catégorie kantienne. Un côté du langage. Ensuite seulement, quelqu'un vient habiter ces deux faces. Elle n'existent que parce qu'il y a le langage, et s'il y a le langage c'est que le Tout intensif, l'informe, a besoin d'une polarité, et même d'une diversité, pour se dire, de manière intarissable. D'où la pluralité des locuteurs et des idiolectes, d'où aussi la diversité des langues. Elles sont indépassables, et en ce sens non dialectiques. C'est une pensée de la diversité intarissable et sans fin, non de la résolution.
Humboldt oppose encore l'idiome concret, création inouïe depuis l'Absolu, et la dimension métaphysique, qui veut dire ici abstraite, logico-déductive, du langage.
Je ne puis pas penser sans mots, car la pensée pure manque d'un support pour devenir consciente, et donc ma pensée. En effet, le concept ou la catégorie sont distincts de l'objet sensible, sont nécessaires à la chose pour qu'elle devienne objet.
Il faut donc une matière sonore de la pensée, qui sans elle et son aide serait de toute façon enchevêtrement de mouvements inachevés vers la pensée. La langue ne naît pas pour autant de la synthèse de la pensée et du son, elle est la condition de cette synthèse. En d'autres termes, la langue ne provient pas de l'individu, mais elle lui préexiste.
Mais ce n'est pas tout, car les mots doivent encore retentir dans l'imagination d'un autre que moi, afin de devenir objectifs, c'est-à-dire d'exister sans moi, de révéler ainsi cette transcendance du langage et du sens à l'individu. En même temps ce n'est qu'une autre subjectivité qui peut donner de ma pensée une interprétation, c'est donc la subjectivité d'un autre qui révèle le sens universel de mes mots, et me les renvoie vers moi, dans la compréhension qui est toujours en même temps malentendu, aussi exacte soit-elle.
Je ne puis me comprendre moi-même, c'est aux autres de me dire si je me suis compris, car je suis du côté de l'acte éloquent, de l'articulation, non de la réception de l'oeuvre faite, cohérente ou non.
Tout se fond et se confond, et c'est de ma part une critique: la parole philosophique, l'écriture poétique, et même l'invention d'une langue neuve dans l'interlocution. Certes toute langue naît d'une autre langue, mais métaphysiquement la langue est une pure création. C'est là que divergent Humboldt et Merleau-Ponty, chez qui le faire se fait sur fond nécessaire du fait, la Chair du monde et de l'intersubjectivité n'étant jamais qu'une sorte de généralisation de la Durée de Bergson.
Disons qu'il est difficile, mais tentant, de dire Humboldt dans d'autres catégories que les siennes propres. D'où le fait que Merleau-Ponty achoppe sur Humboldt, et le comprend en croyant le critiquer. C'est en somme la preuve de Humboldt par Saussure, on le verra plus loin!
Humboldt pose en somme Dieu comme l'acte qui habite tout acte. Chez Merleau-Ponty (Bergson?), Dieu est bien plutôt l'immanence, la durée ou la chair du monde dans laquelle je nais et me fais, autant que les autres et le monde me font, et que je les fais être. Mais cette immanence comme la transcendance humboldtienne tendent à se confondre avec ce que Derrida appellera le logocentrisme, le culte de l'acte pur, de la parole vive, opposés tant à la structure qu'à l'écriture, le présent vivant opposé au passé mort. Aussi ce que cherche Merleau-Ponty dans "son" Saussure, "saussure à son pied" comme disait mon professeur de Khâgne, M. Fleuret, c'est d'une certaine manière Humboldt!
Merleau-Ponty prétend parfois suivre Humboldt, s'inspirer de lui, mais rien ne prouve vraiment qu'il l'ait lu, du moins attentivement. Sa compréhension est trop souvent (et il n'est pas le seul dans ce cas) une simple allusion, comme de côté. Spectre de Humboldt qui hante la prose du monde selon Merleau-Ponty. Ou alors, il cite un passage en allemand et y lit soit une vision idéaliste de l'esprit de la langue, soit une solution toute verbale, soit une contradiction. Au mieux Humboldt a su poser le problème, que Saussure résoudra, et Merleau-Ponty ne se rend pas compte qu'il humboldtise Saussure, ni qu'il est lui-même humboldtien. Ce qui ne l'empêche pas de s'appuyer sur des citations de Humboldt, mais hors contexte. Bref, curieusement, il ne le comprend pas, il ne comprend pas que chez Humboldt la langue est parole, la parole est langue, mais qu'elles ne coïncident pas sur un même plan. La langue pousse comme parole, et n'existe pas hors de la communication, sinon comme presque rien et je ne sais quoi.
Et pourtant, il y a bien là rencontre indiscutable, sans la médiation explicite de Heidegger, des deux pensées de l'oeuvre et plus encore des deux pensées du langage. La médiation n'est pas Heidegger, c'est Saussure, voire Hegel. Et surtout Goldstein.
Dans son cours de 1954, Merleau-Ponty corrige et complète Humboldt par Saussure, dit ce que Humboldt aurait dû dire. Ce faisant, sans le savoir, il explique Humboldt, sa pensée implicite ou les écrits qu'il n'a pas lus, mais que Saussure connaissait peut-être. Bien sûr c'est un Humboldt qu'il phénoménologise, c'est à dire qu'il unilatérise. La communication est tout, la langue perd toute transcendance, même celle que lui accorde Chomsky. Double erreur de Merleau-Ponty : hégélianiser Humboldt, et nier l'universalité de la syntaxe... Il reconstruit ainsi un Humboldt vrai, hémiplégique. C'est Saussure. La structure n'existe que dans le présent de la communauté linguistique, la langue passée n'est que matériau. La langue vive est analogie, en rien héritage, sinon d'une matière.
Ce qui manque à Saussure, ce sont des concepts non substantialistes. Merleau-Ponty voudrait que l'ergon, la facticité, le produit, soit reconnu comme en soi force, energeia, oeuvre, Werk. Mais il se trouve que Saussure distingue fermement dans la synchronie ce qui est institution et ce qui est parole. Ce qui est loi collective et ce qui est arbitraire individuel. Cela, Merleau-Ponty le critique, il veut que l'analogie, et la langue, soient totalement parole, et de part en part. Il veut que cela soit ce que dit le vrai Saussure, le Saussure à son pied!
Bref, il faudrait que Saussure soit Humboldt, mais que la langue perde toute transcendance, pas seulement qu'elle devienne une énergie, une force. Il faut qu'elle se fasse intersubjectivité pure. Humboldt l'avait pensé, mais sur un mode métaphysique, néoplatonicien.
Cours de décembre 1953: "donc S tend à une intégration langue-parole, avec rapport complexe".
Mais S, est-ce Saussure? Oui, le Saussure moment dialectique! Il tend, donc le Saussure historique ne va pas jusque là. Et intégration complexe, ce n'est pas identité.
Cette identité toute pneumatique de la langue et de la parole, c'est Humboldt, ce n'est pas Saussure.
Étrange couple, par conséquent, que le couple Humboldt Saussure! Saussure corrige Humboldt de sa fausse métaphysique, la parole devient alors la langue, et la langue est communauté, et communauté phénoménologique. Bref Saussure l'emporte sur Humboldt parce que c'est un Saussure humboldtisé... Et merleaupontysé bien sûr ! Il l'avouait dès 1953: la prise de conscience de la parole accomplie par Saussure n'est pas sans limitations. Mais c'est accessoire puisque Merleau-Ponty n'entend pas faire oeuvre d'historien. Saussure n'est pour lui qu'un moment de réflexion, moment au sens dialectique. En somme, le Saussure merleaupontyen est la synthèse de la contradiction de Humboldt et du Saussure historique, l'un péchait par idéalisme, l'autre par définition de l'Institution de la langue hors de la parole.
Plus simplement, Merleau-Ponty corrige Humboldt par Saussure, et ne dit pas qu'il corrige tout autant Saussure par Humboldt. Peut-être parce qu'il ne le sait pas, ou ne veut pas le savoir?