Sevgilim : fausses confidences
Sevgilim
Sevmek Seviyorum Sevinirim Severim Sevdalı
Fausses confidences et autres menteries, car tout est amour, amour! en somme (et en rêves)
Sève de ma vie,
C'est ce que tu es pour moi, et pourquoi le nier? Même le nier ne te ferait point plaisir.
Je le suppose du moins, et que puis-je faire d'autre? Que puis-je pour toi, que puis-je pour moi? Et pour tout autre?
Je ne puis faire que cela, je crois, c'est-à-dire rien, ou à peu près.
Je ne sais pas non plus si tu me liras,
serait-ce le jour, ou bien la nuit? Une nuit toute embaumée de lilas? serait-ce par hasard? L'on dit bien, quand on ment, par pur hasard ! Le hasard, ton hasard, est pur, comme ton mensonge, et pour cette raison-là aussi je ne pense qu'à toi, o Lilas!
N'est-ce pas cela que disent les amoureux en leur latin? Je ne me rappelle pas bien ce latin-là. Et toi? Non, je ne m'en souviens guère. C'est fou ce que je me répète quand je songe à toi! Ne me demande pas pourquoi! D'ailleurs, tu ne me demandes rien, toi à qui je demande tout. Ou presque!
Que dis-tu? Que ce n'était point du latin? Peut-être alors de l'algèbre, l'antique algèbre de notre espèce et de nos amours? Et celles de tous les autres que nous deux, tous les autres! Mais pas nous, non, pas nous deux!
Tu me dirais sans doute, si tu parlais, que cela non plus n'est pas vrai, que rien n'est vrai quand cela vient de moi du moins.
Ou plutôt tu ne me dirais rien. Cela ne fait rien, bien au contraire, je ne t'en aime que davantage, car mon espérance demeure: je suis fait ainsi, que veux-tu, je suis fait comme tous les autres. Autrement que tous les autres.
Tu me dirais cela précisément, c'est ce que j'imagine, cela, que je suis comme les autres, que je suis autrement que les autres. Je suppose, je suppose, je ne suis qu'un ruban de Moebius, je suis les deux côtés à la fois, toi et moi, moi et toi, car toi, tu n'es pas là, Sève de ma vie, o ma belle absente, o ma belle absence.
Et dans la nuit de tous ces mots que tu ne prononceras pas tu serais ravie, ravie peut-être, peut-être ravie, car "l'amour est toujours l'amour" même s'il vient de moi, cet amour. Et je sais bien qu'il ne parviendra pas jusqu'à toi, en tout cas pas jusqu'à moi, l'amour est impuissance, comme moi, et Kafka en a parlé, mais il ne s'intéressait qu'à Dieu, et moi pas du tout; alors qui?
Qui? Je te l'ai dit: Je suis celui qui t'aime.
Amour, fils et fille de pauvreté et d'expédient, expédient toujours raté en ce qui me concerne, je ne suis pas doué pour l'amour paraît-il, et qu'importe, faut-il un Dieu pour qu'il y ait des autels? Des églises? Des sacrifices?
Tu vois, quand je pense à toi, j'ai des pensées parfois étranges, et parfois communes, quand je pense à toi.
Des pensées sur deux notes, celles de Bizet je suppose, parfois voici que je ne retrouve même plus ton visage.
Carmen l'espagne et les gitanes des amoureux... Je ne dirai rien des cigares ni des cigarières ce serait déplacé, comme le reste d'ailleurs...
Et parfois voici que tu es là, vraiment là, en personne, je ne dis pas comme autrefois, puisque rien ne s'est passé entre nous, en somme.
Rien sinon l'indifférence. C'est de là que l'amour est né, comme l'ennui de l'uniformité. Et elle me manque ton indifférence! tu me manques, il y a pourtant tant d'autres femmes, et c'est toi qui me manques, dont je ne retrouve pourtant parfois plus le visage. C'est comme un mot qu'on a sur la langue.
Bien sûr, toi je ne t'ai jamais eue sur la langue. Ta langue sur la mienne.
A Albi ou bien au Caire, je ne sais plus si tu comprenais le turc, tu te disais iranienne, et je ne le croyais guère, tu te disais du Caire, et je ne le croyais point.
De Perpignan? Alors d'accord! Ton père comme le mien, le même travail, le même argent, ah bon? Argent, Silber, Silver...
Dilber, en ces langues pourtant, voulait plutôt dire "amour", "aimée", "belle dame", " toi que je porte, oui, dans mon cœur".
Oui Dilber veut dire Sevgilim
mais tu ne le comprenais pas, cela t'étonnait, ou tu faisais semblant, ou bien tu t'en fichais, et cela au moins est vraisemblable.
Mais je sais combien c'est faux. tout est faux venant de moi, le sais-tu?
Tu étais si frileuse, écrire "chétive", cela te vexerait, je suppose, et je ne veux pas te vexer, tu te plaignais de toutes mes amabilités si déplacées, moi je voulais te protéger, je ne voulais que te protéger...
A la dérobée, je regardais ton corps, ton visage, je me disais qu'ils étaient beaux, et que les autres que moi ne s'en rendaient peut-être pas compte. Cela me semblait grave. Oui, cela me semblait grave, car je suis grave, au fond, tout au fond du puits qui me sert d'âme et qui ne ressemble pas à une vraie âme, pas à une âme comme celles des autres.
Poésie! Qui me donnera les ailes pour sortir de ce puits et te retrouver, je ne sais dans quel septième ciel, car je suis langoureux, et cela non plus on ne sait pas si c'est bien vrai.
Je ne suis que le nom sur la porte de ta prison. je n'y peux rien, je ne parle jamais que de moi, que de toi, que de nous.
Peut-être bien que tu n'as pas besoin de moi, ni de toi, ni de nous. Etait-ce de moi, ou de toi-même que tu avais peur? As-tu senti l'épouvante qu'on appelle l'amour, et qu'en aurait dit le vieil Empédocle?
Et moi avais-je besoin de toi? Ai-je besoin de toi? Mais non, et c'est encore un mensonge!
Mais je ne mentirai pas pour une fois, je sais bien, tu me l'as montré malgré toi, que l'amour est possible entre nous, en tout cas le désir. Il en fallait du monde autour de nous pour que tu me montres cela, et je ne comprenais pas pourquoi, car je suis naïf encore.
Sais-tu que j'ai été malade?
Sais-tu que j'ai manqué mourir?
Que j'ai à présent un gros trou dans la gorge, et pourquoi pas dans la gorge après tout, on dirait la fente d'une femme!
C'est que je pensais trop à toi pour penser à vivre, c'est que je pensais trop à toi pour penser à mourir.
J'espère encore, et en vain, toujours en vain, qu'on te parlera de moi, de ma maladie, de mes maladies.
Mais cela n'arrivera pas.
Pour autant que je le sache.
J'espère toujours qu'on me parlera de toi, et cela n'arrive pas. On dirait qu'on t'a oubliée, et moi je me souviens, il est vrai que je pensais tant à toi que je ne pensais pas à me soigner, pas même à mourir à vrai dire, cela aussi je l'ai oublié. On dirait qu'on nous a oubliés tous les deux? Notre couple qui n'existe pas, pas vraiment du moins, dans quelque monde honoraire, quelque monde possible...
Je pense à ta tignasse et je pense beaucoup à ton nez, et à ton dos que je contemplais malgré toi au travers de ton corsage, etc... etc... etc...
je pense à la première fois que je t'ai vue, je m'étais dit que tu ne me plaisais pas, qu'avec toi au moins je n'aurai jamais de peine de coeur. Que jamais je ne tomberais amoureux de toi et c'est de toi, bien entendu, que je suis tombé amoureux, comme dans les romans pour dames, ou dans Proust.
Voici ce que je m'étais dit, que jamais je ne t'aimerais, et cela me faisait de la peine, de la peine pour toi, de la peine pour moi. J'aurais dû me méfier de tant de peine!
Cela aussi me faisait de la peine, cela à vrai dire me faisait pleurer, je pleure facilement et les vrais hommes ne pleurent pas, ne pleurent plus, et moi je pleure, je te pleure, toute vive que tu es.
Mais tu existes, loin de moi, mais tu existes, alors je continuerai à vivre, pour te revoir un jour,
Un jour, une semaine, un mois, un an, un siècle.
Au fond de la boîte, il y avait l'espérance, et c'était cela le pire, c'était cela la vraie douleur.