Les frères Karamazov: Quelques notations sur Ivan Karamazov et le parricide
Ivan Karamazov: il aurait solennellement affirmé au cours d'une discussion que rien au monde ne peut obliger les hommes à aimer leurs semblables.
Ou plutôt, l'enfant aimable est pourtant torturé, car l'homme est mauvais de par nature, il tue ou fait souffrir ce qui est encore innocent. Pour lui enlever cette innocence? Si je te tue, c'est que tu es coupable. Comme moi. Salir l'innocence est-ce le mal par excellence? Ou bien est-ce comme on le dit d'habitude, comme le dit Ivan, faire souffrir l'innocence au nom du Bien, qui constitue ce mal suprême? Vaut-il mieux, en somme, faire le mal pour le mal, voire au nom du Diable, ou bien faire le mal au nom de Dieu, ou du bien? Peut-être que seul celui qui fait le mal pour le mal saura passer du mal au bien, en tout cas laisser une place au bien. L'autre est fichu, comme est fichu celui qui fait le mal par simple intérêt, ce qui n'est pas tout à fait d'ailleurs le cas du père Kamarazov, semble-t-il.
Nous haïssons par nature l'autre, soit parce qu'il est laid, soit parce qu'il est innocent.
Nous nous aimons nous-mêmes, nous nous prenons pour Dieu. C'est que nous ne voyons habituellement notre visage haïssable que dans nos doubles, ou bien dans le regard de l'innocent que nous tuons.
Du Tilliot, 1751:
Le monde est plein de fous & qui n'en veut point voir doit se tenir seul & briser son miroir
Ivan est persuadé que nous ne pouvons faire semblant d'aimer Autrui que par peur de Dieu, ou espérance de l'immortalité.
Aliocha lui prouve en somme le contraire, en refusant d'enlever son amour à son frère.
Ivan est l'image de l'intellectuel, et pour cette raison il apparaît contre toute logique sympathique aux intellectuels, c'est-à-dire aux lecteurs de Dostoievski. Freud et Kafka ont été sensibles à la lutte d'Ivan avec son père, qu'il n'ose pourtant pas affronter directement, mais via une machination dont il semble être lui-même un simple rouage.
Sa révolte ( бунт) paraît en somme suspecte à Freud: une révolte qui se confond avec la résignation, ni vengeance, ni pardon. Une révolte au nom de l'enfant, de l'innocence, mais qui porte en filigrane le désir parricide. Ivan tue Dieu, son idée, à défaut d'oser affronter son père. Bref, Ivan est fasciné par le mal, ou même est mauvais, mais n'ose pas céder vraiment à ce qui reste pour lui tentation, fantasme du parricide.
Le père pitoyable du Verdikt kafkaïen est en réalité, c'est-à-dire sur le plan fantasmatique, le père invincible, qui dirige en secret l'existence de son fils, en particulier est en contact avec son double, exilé en Russie justement.
Fiodor Karamazov est lui réellement un bouffon, un pitre, prisonnier de la chair et de ses calculs. Pourquoi alors n'est-il pas aimé par son fils Ivan, apparemment pieux, en réalité matérialiste? C'est que le matérialisme d'Ivan est lui-même une apparence, pour lui n'existent que les idées, puis la folie.
Double visage d'Ivan: il prend la défense de l'enfant, et n'a pas la force d'aimer. Il n'a pas non plus la force de tuer son ennemi. Il n'a de refuge que dans la folie, comme toutes les âmes faibles et contradictoires surtout.
Je ne dirai rien de l'entrevue d'Ivan avec le diable, son double dit-on, car je n'ai pas un souvenir suffisamment exact de ma lecture de ce passage.