Parlons pour une fois de l'expérience, car je ne suis pas seulement sujet transcendantal, pas seulement pensée combinatoire à la recherche de possibilités très mal inscrites dans nos vies. En un mot, je ne suis pas toujours de l'autre côté de la limite mathématique. Mais qu'y puis-je si je vis en Gaule ultérieure? Et certes les Alsaciens l'appellent au contraire la France vum innara, de l'intérieur!

J'ai expliqué mille fois que j'avais trouvé refuge dans les mots sans significations pour échapper aux ogres familiers, qui voulaient me dévorer. C'est par cet itinéraire contourné, par ce détour, que je suis parvenu à m'inscrire un peu dans le monde commun, public, malgré toutes mes maladies.

Alors, cette expérience? Ne vous impatientez point, ce sera encore une fois l'expérience de langues très étrangères. De leur étrange familiarité qui avait étonné aussi W. von Humboldt.

J'ai cru remarquer que lorsque l'on commence à déchiffrer des livres en une langue très étrangère, surtout si son écriture ne nous oppose pas trop de difficulté - bref il ne s'agit ni du japonais ni de l'hébreu, ni même du javanais - alors cette expérience d'une lecture toute embarrassée par l'imprécision de notre mémoire (tel mot m'est familier, je le connais, ce n'est pas un visage inconnu, mais son sens m'échappe) ressemble tout à fait, à s'y méprendre, à l'expérience inverse, que cependant je ne connais pas!!

Je veux dire qu'il y a recouvrement presque parfait entre mon expérience d'une langue qui commence à peine à m'être familière et l'expérience d'un autre, qui lui - ce qui m'est impossible - retrouverait une langue autrefois familière, depuis à moitié effacée, mais qu'il reconnaît comme un paysage de sa prime enfance.

Et il en va de même encore d'un dialecte si semblable à une langue que l'on connaît assez bien, l'illusion est là presque parfaite, car c'est en somme une langue sous la langue, je veux dire une langue privée, un dialecte, sous la langue publique. Mais ce n'est point notre dialecte pourtant. Ainsi, dans une certaine mesure, du yiddish en ce sens que ce n'est ni de l'allemand ni de l'alémanique. Et certes quelques mots de cette langue ont accompagné mon enfance, mais trois ou quatre à peine, pupek, shmark, shul, gefilte fisch, meschigener, schlof gut, friling, matsos... Et certes, je ne sais pas en allemand prononcer les voyelles longues. N'est-ce pas le cas de tous les francophones purs?

En revanche, cette machinerie, cette rouerie - cette pseudo-anamnèse - ne fonctionne pas avec une langue qui ressemble trop à une autre langue, sans en être pourtant un dialecte. Ainsi il m'est difficile d'apprendre le roumain, car mon cerveau n'éprouve nul besoin d'apprendre, il reconnaît tantôt un mot du latin, tantôt un mot du russe... Mais cela fonctionne avec le grec moderne, par rapport à ce grec ancien que je connais pourtant très mal, au travers de l'étymologie savante et - pour rester dans la note de l'anamnèse! - de quelques dialogues de Platon.

Sans doute qu'il faut une langue qui: 1/ repose sur un nombre restreint de radicaux, que l'on retrouve dans les mots dérivés très nombreux.

                                                           2/ que ces mots dérivés n'aient un sens ni trop transparent, ni trop opaque.  

Il est évident, et mes rêves me l'apprennent, que je cherche "en réalité" une langue primordiale, ma langue, c'est-à-dire La langue, cachée sous les autres. Et ce n'est pourtant pas le yiddish, comme on pourrait le croire! Dans mes rêves, c'est bien plutôt le mongol, ou le mandchou, ou le turc (surtout le turc), ou le hongrois, une langue cachée à la fois sous le coréen et le japonais. Surtout sous le coréen, à vrai dire (d'après ce rêve récurrent).

Non, je n'essaie nullement de faire concurrence à Derrida, j'essaie, un peu, d'être sincère, voire véridique.

Je ne savais pas dire "nombril", si bien que lorsqu'à l'école l'on nous demanda de nommer cette partie du corps, je fus bien fier de répondre PUPEK. Consternation générale, jusqu'à ce qu'une jeune dame affirme, très sûre d'elle-même, que c'était du polonais! Tous s'étonnèrent alors de mon nom, qui leur semblait germanique. Quand je "retournai" en Pologne, on me fit la même remarque, et ceux qui me la firent étaient des conférenciers qui causaient de la Shoah, tant ils étaient persuadés que tous avaient péri sans descendance, je suppose... Ou bien ils ne faisaient pas le lien.

Ils avaient raison sur deux points: ce nom me vient de Roumanie, sans doute de Babadag (la montagne du père en turc), de la région d'Ovide, la Dobroudja, et il veut dire - en turc du moins -  "le mari de la beauté".

Wikipédia:

Babadag (nom historique turc : Babadağ)

L'origine de la ville remonte au XIIIe siècle, quand le derviche Baba Sari Saltik aurait contribué à l'installation d'Ottomans dans cette partie de la Dobroudja. L'explorateur Ibn Battûta mentionne la ville sous le nom de Baba Saltuk comme point avancé des Turcs dans la région.