Il est des situations, privées ou historiques, en général des situations de crise, comme on dit, où se produit une métamorphose inverse de celle décrite, ou bien vécue, par Kafka. La métamorphose des cloportes en hommes, ou plutôt en une apparence d'être humain. Hélas, sous cette apparence, ils ne sont toujours que des insectes moraux. Mais quand la justice est morte, et la loi, on finit par préférer un ordre injuste, criminel, au désordre. L'on a tort, on laisse ainsi le champ libre aux plus brutaux et aux plus rusés, qui sont parfois les mêmes.

C'est que certaines monstruosités, en particulier de véritables infirmités de l'âme, deviennent des atouts adaptatifs dans certaines situations.

L'on ne le sait que trop, la paranoïa est dans certaines circonstances la seule chance de survie pour un individu exposé. De plus ce délire est parfois convaincant, il suscite l'adhésion, quand du moins la peur est devenue la chose du monde la plus partagée, ou quand la haine collective se cherche des raisons. Il y a alors recouvrement de la paranoïa privée et de ses mécanismes, et de la paranoïa collective, et de ses mécanismes. Le fou, ou l'illuminé, passe alors pour un sauveur.

L'absence absolue d'empathie et de scrupules réussit aux gangsters de tous poils. Si de plus ils savent dissimuler et se rendre parfois sympathiques, parfois terribles, impitoyables, ils sauront mettre sur pied des stratagèmes simples, mais que personne à part eux n'ose même penser possibles. Si de plus le monstre se double d'un pleurnichard, il saura s'attirer la pitié, et s'évitera ainsi la mort, quitte à remercier celui qui l'a grâcié d'un odieux trépas.

L'obsessionnel va toujours dans le même sens, et il accorde une telle importance à l'objet de son obsession que les gens normaux finissent par céder, et donc lui céder leur place. Ainsi de l'avare, ou de l'individu affamé de gloire et de reconnaissance.

Le destructeur sadique est parfois prêt à se sacrifier pour nuire, satisfaire cette passion dévorante. Il prend donc des risques inconsidérés, si bien que le hasard, la malchance, finissent par sourire à un tel monstre, ou à certains d'entre eux. Bien sûr, il peut lui aussi savoir mimer la sympathie, ou l'indignation devant l'injustice, afin de parvenir à ses fins.

La connerie elle-même, cette triste alchimie qui mêle bêtise et hargne, est gage de réussite quand elle passe pour de la simplicité, de la proximité avec un peuple inculte. De plus, on ne se méfie guère des imbéciles, on croit qu'on saura s'en débarrasser facilement. On a tort.

Imaginez alors un individu qui cumule toutes ces infirmités. A qui ressemble-t-il? Un gangster paranoïaque, obsédé, menteur et dissimulé, manipulateur, victimiste, avide de détruire et insensible à la peur comme au bon sens...