Le gratuit et la grâce: ces deux mots sont bien sûr apparentés.

Avoir de l'esprit: c'est-à-dire que nous n'essayons justement pas d'avoir, nous ne nous écoutons pas parler et nous ne visons rien, nous ne cherchons pas à séduire, nous jouons avec les mots et les idées, nous nous délassons devant un public, comme s'il n'était pas là, et il arrive, miracle de l'humour, que l'être le plus méfiant et le plus renfermé s'amuse de nos mots et nous réponde sur le même ton. Il a alors - cet être - un ton étrangement précieux et enfantin à la fois, comme s'il renouait avec un âge répudié, comme s'il rompait la garde, fendait l'armure, se plaçait justement sur le plan de l'esprit et oubliait un instant l'épouvante ou la honte que lui inspirent les autres... Il perd sa raideur, devient souple à son tour, et gracieux par conséquent.

Hélas! En vieillissant, nous perdons cette grâce, cette générosité, cet esprit: nous voudrions maintenant nous souvenir, saisir, épingler, ces mots gratuits, les retrouver, au moins qu'on nous dise de quoi nous parlions au juste et qui amusait tant! Mais comme il se doit, il ne reste rien de ce moment, sinon le souvenir un peu douloureux d'avoir franchi une barrière habituellement infranchissable entre nous et les autres. D'avoir selon le mot du moment "communiqué".

Enfermer dans une bouteille ou un texte le presque rien, le jeu, la grâce, comme on épingle un papillon... Saisir entre ses doigts la bulle de savon... Presser comme un citron l'être insaisissable pour en recueillir l'amour... C'est ne pas savoir vivre, c'est en tout cas manquer de savoir vivre.

Comme le désir sénile de ce souvenir, de se souvenir, me semble parfois un crime contre la jeunesse, la grâce, le temps qui ne sait que passer sans se retourner...

Je pense une fois encore à Rousseau, à cette danse innocente autour d'un arbre. La grâce circulait et ne se posait pas, l'on était heureux parce qu'on ne le savait pas. Hélas! L'amour-propre naquit de la préférence, le plus habile à la danse ou au jeu se sentit apprécié et se rengorgea, faisant naître une blessure mortelle, inexpiable, chez ceux qui soudain se surent ses rivaux.

Suis-je heureux, et comment retenir ce bonheur? Quel était le sens de ces mots qui chatoyaient et plaisaient tant? Tout allait bien tant que nous ne nous posions pas ces questions! Mais il était nécessaire, sans doute, que nous finissions par nous les poser, comme on demande, à nos dépens, si on nous aime ou bien non. Amour: m'aimes-tu? Humour: m'huimes-tu? En tout cas, me trouves-tu drôle?

La popularité au sens politique du terme: le verbe circule, l'on joue et l'on agit parfois, ce qui est aussi jeu à sa façon. Mais il y en a un qui retient mieux ce verbe, comme certains retiennent mieux que les autres la lumière! On les aime, car on aime jouer et voir ou entendre jouer. Il prend la pose. C'en est fini de la grâce et de l'état de grâce.

"On ne peut pas discuter avec vous, vous êtes trop fort!" me dit-on une fois, et ce n'était certes pas un compliment! Remplacez donc le mot "discuter" par le mot "jouer", et vous verrez... C'est que l'emporter dans une discussion, ce n'est pas avoir raison. C'est simplement que notre partenaire manquait d'arguments, ou bien de force rhétorique.

Le pouvoir est un objet a priori (il n'a pas de réalité en dehors du jeu), construit par ce jeu et ce piège: il naît quand la grâce et le désir se posent, cessent de circuler et qu'il n'y a plus de grâce par conséquent. Le sophiste, le comédien, le politique: celui qui fabrique de la grâce, ou son succédané. Dans le jeu proprement dit, le vainqueur n'a rien, sinon la victoire, c'est-à-dire qu'il sera vaincu lors de la prochaine partie! Gagner toujours, c'est ne plus jouer, c'est aller contre l'esprit du jeu! Le pouvoir, c'est ce qui me garantit contre le jeu. Le pouvoir aime le rite, la mise en scène toujours réitérée de la victoire primordiale! La démocratie, par nature, tend à nier le pouvoir, ou en tout cas à l'enfermer dans les limites du jeu, de la partie qui ne prouve rien, en ce sens qu'un coup de dé n'abolira jamais le hasard!   

J'essaie, sans le vouloir, d'enfermer dans des concepts, à l'allemande, cette grâce, ce jeu, son échec et sa victoire. Mais c'est justement cela que manquer de savoir vivre! Il y a il est vrai des pédants plus jeunes que moi, et parfois beaucoup plus jeunes! Je leur envie et leur pédanterie et leur jeunesse!