Kinoshita Junji  (木下 順二, )  né le 2 août 1914, décédé le 30 octobre 2006, traducteur de Shakespeare, était un grand dramaturge de l'après-guerre. Grand voyageur, il s'intéressait aussi aux contes populaires du Japon.

 

Un beau matin, au réveil, une fillette sortit de sa maison et zou ! s'en alla tout droit vers la montagne, sans jamais hésiter, sans jamais chercher son chemin. Son papa, Hyakushoo, un pauvre villageois, fut bien étonné, et il la suivit. On aurait dit qu'elle avait toute sa vie parcouru cette route, grimpé cette côte, traversé ce bois d'arbres à laque, et pourtant elle n'y avait jamais mis les pieds, c'était certain.

Le paysan entendit parler, il regarda de ce côté, mais c'était seulement deux hommes, deux étrangers juchés dans les branches des arbres à laque.

«Ah, vous êtes des cueilleurs de laque? C'est la saison, on vient comme ça nous voler! Vous mettez en perce l'un après l'autre les arbres de ce bois, à la fin, il sont tous crevés, et nous au village, on doit se contenter de voir tout cet argent, pfuiit! filer sous notre nez."

Les deux étrangers, surpris, prirent la fuite, ça c'était plutôt bien, mais le problème c'est que pendant ce temps il avait perdu de vue la fillette!

Le villageois ramassa une branche pour s'en faire un bâton et il continua bravement à grimper dans la direction que la fillette avait prise. Il arriva ainsi au sommet de la montagne, il y avait là un marais, mais aucune trace de sa fillette, et bien entendu tous les arbres étaient entaillés, ah cette marque fatale...

Un instant distrait par ce spectacle, il pensa bientôt de nouveau à la fillette: ah ça, un monstre avait-il, comme dans un conte, dévoré la petite? Il n'y avait aucune trace d'elle, Il fit quelques pas pour redescendre au village, il hésitait, il désespérait, il rebroussa chemin en direction du sommet. Mais voilà sa fille, qui redescendait fraîche comme une fleur!

- Ca alors, mais où etais-tu passée?

- Dedans le marais!

- Hein?

- Et là-bas c'est plein de laque!

- C'est quoi cette histoire de fous? Et comment faisais-tu pour avancer comme ça sans connaître le chemin?

-C'est le dragon qui me l'a dit! Et il faut le dire à tout le monde!

- Tu délires? Dire quoi? Et qui c'est, ça, tout le monde?

- Les gens du village bien sûr! Le dragon, celui qui dans le rêve m'a montré la route, exactement comme dans la réalité! Eh bien, il a dit: tu feras circuler la nouvelle, que tous les villageois soient mis au courant!

- Quoi? Il a dit ça?

- En fait, il a dit: «Va et raconte tout aux autres!» 

- Bon, bon. Mais conduis-moi d'abord jusqu'à ce trésor. Pour le reste on verra après...

Arrivé au marais, il comprit. Aucun doute, au cours des ans, peut-être des siècles, le précieux latex s'était accumulé là, goutte après goutte, il était riche! Car bien sûr il fallait garder cette fortune pour soi tout seul!

 Mais il fallait trouver un truc pour que la gamine se taise, malgré l'histoire idiote du dragon.

Cela lui prit du temps, mais à la fin il trouva. Après avoir mis sous clef sa fille - on n'est jamais trop prudent - il se rendit pendant la nuit suivante dans la montagne pour un mystérieux travail, Au matin il prit la gamine par la main. 

«On va dans la montagne voir le dragon».

Et en effet la fillette, toute émue, aperçut le monstre flottant sur les eaux. Son père la saisit à bras le corps et...

«Va et raconte rien du tout aux autres!» lui souffla le dragon dans l'oreille.

Une fois la fillette à nouveau sous clef, Hyakushoo mit un pagne, prit une cuvette et revint au marais. Le dragon était là, mais il ne lui faisait pas peur, il était fait de vieux paniers de bambous rouges. Il se mit à ramasser la laque. Mais il y eut comme un souffle chaud, il tomba dans l'eau et vit surgir du fond de l'eau la gueule rouge du dragon. Le vrai dragon!

En hurlant le villageois descendit plus vite qu'il n'avait jamais couru de sa vie. Il traversa le village en criant qu'il y avait un vrai dragon dans la montagne, et tout tremblant alla se réfugier dans son futon.

Les villageois partirent courageusement à la chasse au dragon, mais il ne trouvèrent que le dragon que le père de la fillette avait fabriqué en bambous... et aussi le trésor que le dragon gardait pour eux, le marais plein de laque!

Que s'était-il donc passé? Ils finirent par comprendre. Il y avait eu une bourrasque et le dragon avait été emporté par une vague, il avait coulé, puis était remonté. Le père de la fillette, dans l'obscurité, avait pris le vent pour le souffle du dragon et avait vu l'animal émerger vers lui, la gueule en avant...

En tout cas, grâce à la fillette, au dragon du rêve et au trésor du marais, le village ne connut plus jamais que bonheur et prospérité! Mais Kinoshita a oublié, il est vrai, de nous dire ce qu'en pensa au juste Hyakushoo!