Le monde du poème est un monde enchanté, où se mêlent, confusément, notations sensibles, lieux communs, fulgurances philosophiques ou religieuses, et absurdités que le langage rend possible.

C'est que le langage déborde de toute part la description: nous pouvons dire tant de choses qui n'ont pas de place bien définie ni dans l'expérience ni dans le raisonnement. Et bien sûr, il ne faut pas non plus qu'elles soient fausses, ou grotesques, comme "le rire de la bibliothèque". Et encore, le texte, le contexte, peut atténuer ce grotesque.

Bien sûr l'inspiration d'un poème peut être une intuition profonde et pas seulement le lieu commun, la bêtise, que Valéry place au premier plan. Qu'y a-t-il de l'autre côté des choses? Les choses ont donc un autre côté? Quelque chose comme une dimension supplémentaire, et qui n'est pas une dimension supplémentaire? L'analogie et la théologie négative ont toute leur place dans le poème!

Sans doute que le poème est un jeu, un jeu avec les manières de dire, avec la grammaire, le vocabulaire. Je ne pose pas une question, je joue à poser une question, mais c'est un acte enchanté qui se transforme en une ombre, et en une mélodie verbale. Mais c'est un jeu sérieux, puisqu'il se sert des mots, de la langue, et que la langue pense, pour ainsi dire sans doute, ne peut pas être totalement étrangère à la pensée.

"La rose est sans pourquoi." Qu'est-ce que cela pourrait vouloir dire? On est dans l'énigme, comme le sourire de la Joconde ou de l'ange. Tout se passe comme si le poème voulait dire quelque chose et que par là il suscite en moi une effervescence de pensée, aussi embrouillée que le poème semble rigoureux dans sa forme classique. C'est plus ou moins la conception kantienne du beau: il donne à penser sans parvenir jamais à un concept défini. De là à supposer que derrière le beau il y a un concept en soi insaisissable pour l'homme, et qu'il ne doit surtout pas essayer de saisir, car ce serait le trahir... Jankélévitch... 

L'erreur serait sans doute de donner un contour trop défini, de faire une pensée, de ce qui est une aspiration confuse. r"La rose est sans pourquoi, mais elle n'est pas sans épines, je m'y pique." Je joue avec les concepts, je fais de la pensée quelque chose de concret, comme l'épine, et je dis le contraire. Je décris une expérience que je ne saurais faire, comme si je m'étais aventuré ailleurs, dans un rêve sans doute.

Les naïfs feront de cet ambigu je-ne-sais-quoi une idée définie qu'ils intégreront à leurs raisonnements. Ce que fait à sa manière le mathématicien, qui intègre à son calcul la quantitié insaisissable, évanouissante, l'espsilon...