Poésie, Poetry Nelson, tu n'es qu'une fille de joie, une joie qui ressemble tant à mon chagrin! 

Poetry Nelson, tu es fille bien cruelle, tu n'étreins l'ombre que pour mieux abandonner la proie ; tu n'aimes tant les bêtes, les hommes et les femmes, et l'enfant, et les plantes, et l'eau de la rivière, et les étoiles qui ahanent au firmament, que pour les prendre dans tes filets, ô ma sirène, ô mon araignée!

Tu te dis amour, et c'est vérité : c'est un amour qui tue, une vérité qui ment, et c'est toute vie et toute vérité, car tu ne les laisses point hors de tes rets, car tu ne laisses rien hors de tes lacets. Tu es tendre comme le rétiaire tend ses filets et comme le sicaire tend l'embuscade.

Tu les baptises Amours, puis abandonnes chacun de tes enfants, que ce soit ou non l'été, au bord de tous les chemins, ah! les pauvres chiens, la corde  au cou, comme un destin. Et tu souris, c'est un faible vent, c'est un remords léger qui flotte sur tes lèvres, une senteur d'été.

De ce qui ne mérite que silence - et non il est vrai indifférence - tu dis toute vérité, tu dis tout le mensonge. Jamais tu ne laisseras passer l'hirondelle très haut sous le soleil mortel de juillet, sans vouloir la tuer encore d'une pierre, et d'un mot, bien ajustés. Et c'est pour toi même chose, et cela n'est pas, la vie et puis la mort, la pierre et la lame, et la joie et puis l'alarme, et le chemin de vie et celui qui ment toujours.

Tu chantes la plainte qu'est l'épouse, tu pleures le chant de l'oiseau prisonnier qui sagement se tait, le cri du muet qui mendie sans mot aucun, et sans savoir très bien ce qu'il quémande.Car toi, Poésie, tu le sais, puisque c'est ton chemin! Tu sais toute chose si elle est torve, si elle est louche et menteuse. Tu sais la vue pour l'aveugle, le pourquoi de la rose, tu le sais pour lui, pour la rose sans pourquoi et pour moi, toi l'ignorante de toute chose, hélas! L'idée se contente de voir, mais toi, puisque tu es un fauve, puisque tu es un tigre, tu veux déchirer ton propre papier avec les dents des mots, des mots qui n'ont plus de dents, et tu l'ignores, car de tout, je le dis, tu es ignorante, et c'est pourquoi de tout tu te saisis, ô fille cruelle et naïve, fille naïve mais cruelle, tu t'empares, voleuse de feu, et de vie, et de mort, et de l'être qui se cache sous l'enveloppe, juste là ou le coeur bat d'un sang rouge et bleu, et quand tu parles son sang rouge et bleu à jamais se fige!

Ô, ma tueuse pleine de sang aux yeux orangés, ceux de la tigresse cruelle, ô le coeur qui bat et que tu veux transpercer!

Et tu voudrais que ton être soit l'Etre, soit et la haine et l'amour, et il n'est ni l'un ni l'autre, et il est les deux à la fois! Ah, que tu étreins mal, Poésie! De ton étreinte mortelle pourtant, car elle est vénéneuse, et l'est chacun de tes mots, si bien choisis, ces cailloux acérés nés de ton sang, Poésie!

Poésie, pourquoi vouloir étreindre? N'es-tu que violence, ô poème, et jusqu'à quand ignoreras-tu le silence?

Hélas, le mot qui nomme le silence le tue de son étreinte vénéneuse comme il tue toute chose, et cela on le sait moins.

La rose sans mot ni pourquoi s'ignore comme elle t'ignore, car elle dort du lourd sommeil des choses, qui ne sont pas.

 

Explication : la poésie tente de donner à l'indéfini, au je ne sais quoi, le contour des mots, et elle est précise comme une mélodie, un tir bien ajusté. Elle passe pourtant pour ce qui laisse les choses être à distance. C'est plutôt la folie qui consiste à donner un être, une personnalité définie, à la bulle de savon du désir inquiet, l'aspiration sans objet, tout ce qui est impossible à dire, à penser, à saisir avec nos mains ou nos mots. Le sentiment ambigu, contradictoire. Peut-être que le monde est sans issue, et la vie aussi? Ou bien la mort?

La rose est sans pourquoi: évidence de l'insuffisance des catégories humaines, verbales. Il y a du pourquoi parce que nous vivons dans un monde pauvre, limité. Nous fabriquons ce qui a pour nous un intérêt. Mais la rose naît de l'infini, elle est ici et elle a en même temps son logis véritable non dans le monde des mots,  mais dans l'être, l'infini. Tout est vraiment dans tout, mais certaines choses sont plus belles, plus véridiques, de par leur parfum, que d'autres. Elle manifeste l'élément vrai des déterminations que nous séparons les unes des autres. C'est comme une figure géométrique chez Platon, mais vivante, à moitié assoupie, et odorante.  

Et ce n'est pas tout à fait du Heidegger! Plutôt du Spinoza.  

Le poète tente de dire cela, de dire l'infini, par des mots précis à leur façon comme ceux des mathématiciens. Mais le poème exprime-t-il lui aussi, comme la rose, un Etre sans pourquoi, infini? Ou bien appartient-il au monde humain, des mots, et des "pourquoi"? Et pourquoi pas cette question?