Il revient à Humboldt d'avoir posé l'antinomie du langage, ou plutôt de chaque langue.

D'une part la langue n'existe que par la parole, en particulier le dialogue, et aussi le flux des mots au sein d'une société, chacun donnant à la pensée de l'autre une réalité accrue en la reformulant. Il y a aussi, bien sûr, l'entropie, comme partout.

D'autre part, réciproquement, il n'y a de parole que parce que la langue existe déjà, ou plutôt une langue.

Cette antinomie définit les contours de ce que Bange, à la suite semble-t-il de la thèse de doctorat de Dilberman, appelle le mode d'existence de la langue.

Humboldt interprète cela sur un mode métaphysique : en soi, la langue est une forme que se donne l'être dynamique, elle surplombe donc, idéalement, tout dialogue et s'y réalise.

Il est cependant difficile aujourd'hui de ne pas rapprocher la dualité langue-parole de la dualité particule-champ de force, décrite par Gell-Mann sous le nom de principe bootstrap. Le baron de Muenchhausen se faisait fort de se soulever lui-même en tirant sur ses bottes!

Dans leurs interactions les particules se créent elles-mêmes, du moins en tant qu' états ! Elles sont à la fois constituants de l'interaction, quanta pour les champs de force liant ces constituants, et enfin états liés de ces mêmes constituants, à savoir d'elles-mêmes! Je me méfie de la traduction que j'ai sous les yeux, qui traduit sans doute une mécompréhension de l'original... Toute compréhension étant selon Humboldt une telle mécompréhension.

La langue est à la fois la parole qui lie les locuteurs ou les oppose, leur intercompréhension, le système qui rend possible l'échange, et le produit de cet échange.

Bref, la langue n'existe que comme langage, tout concret de la rumeur, qui est parole avant d'être structure, et qui est tout autant pensée.

Ou si l'on préfère, sans langue, pas de parole ni de société, sans société pas de parole ni de langue.

C'est comme un feu qui s'entretient de lui-même, qui n'est rien d'autre que la combustion qu'il rend possible. S'il s'éteint, il ne se conserve aucun feu en soi dans la plaine des Idées.

La mort n'est donc pas un vain mot, on dit bien langue morte. Cela n'interdit pas de rédiger une grammaire du latin, ou un dictionnaire, à partir de ce qui a été dit et écrit en latin.

Mais je me trompe: le latin est devenu le français, le roumain, l'italien... Etc.