Ce matin comme tous les matins je me suis levé.

J'ai pensé à Madame le Juge

J'ai pensé à Madame l'avocate

Et à la liberté

J'ai pensé à Monsieur mon frère,

à Madame ma soeur, à Madame la banque

Toute dévalisée, et à la liberté

J'ai pensé à la fille qui retient son amour

Comme un bisou volé

Et à la liberté

Il y avait tant de murs qu'il était difficile d'avancer

J'avais pour cela besoin d'une espérance

Une espérance vague à mon coeur conjuguée

L'amour aurait fait l'affaire, une chanson un poème aussi

Comme un poinçon doré sur le nez de Madame le Juge

Sur le nez de Madame l'avocate

Sur le nez de Monsieur mon frère.

Pourquoi l'avais-je au juste assassiné ?

Et sa banque dévalisée ?

Oui, pourquoi toutes ces mauvaises pensées

Comme un éclat de rire

Dans le sang printanier

Du pinson emprisonné?

Explication : ce poème m'a été inspiré par un film de Denis Villeneuve, Enemy, 2013 (avec Jake Gyllenhaal et Mélanie Laurent).

La prison, c'est à la fois la vraie prison, le système judiciaire, avec ses avocates et ses juges-femmes, ses braqueurs et ses assassins, et le féminin.

Comme dans le film, le prisonnier se dédouble, d'où le frère, l'ennemi, le frère ennemi.

Autres inspirations:

l'Existentialisme (Kierkegaard): l'angoisse, c'est le quotidien, la disparition de la possibilité. Le stade esthétique, le stade moral, la religion enfin, d'où l'espérance.

Kafka: les murs que le messager rapide se doit d'abattre pour parvenir à moi. Si bien qu'il n'y parvient pas.

C'est aussi Spaggiari dans son égout.

Stade moral, ou plutôt immoral: prisonnier de soi, de son avarice, de sa colère. Mais voici qu'un matin de printemps, par exemple un 10 mars, le musicien est tout à sa musique, stade esthétique. Liberté en cage, liberté ensanglantée, mais liberté. Le chant du pinson, sorte de rire qui se moque bien du sang et de son éclat rouge, comme la vie. La mauvaise vie.

Remarques additionnelles:

 

Savoir obéir, se faire instrument efficace et souple, est la forme nippone de la liberté. Je suis libre dans les liens, parce que je veux, et non par résignation, par résolution, 決意 (ketsui) épouser ces liens. Thème de l'épouse. J'en fais trop, plus qu'on me demande. Dimension ironique de ce supplément d'obéissance. Ici l'humour revient à faire de l'assassinat d'un frère une simple mauvaise pensée. Caïn et Abel. La cérémonie zen du thé: je me concentre sur les étapes, les instruments, de la cérémonie, j'en fais une oeuvre d'art, mais par là même je libère mon esprit, ce n'est pas qu'il ne pense rien, ce n'est pas qu'il pense au rien, c'est qu'il pense-rien: 無 (Mu).

Non, je ne sais pas ce que cela veut dire!

Kafka: en turc, cela sonne comme Dispute, KAVGA, qui ressemble d'ailleurs aussi au KENKA japonais:

 喧嘩