Et je pleurai, mon coeur se brisa alors comme un oeuf.

Ah, tant de larmes dedans l'oeuf mort de mon coeur!

Elle s'était rendue la citadelle invincible, et la garnison morte, de douleurs et de larmes.

O vase brisé, ô mon coeur mort, tu rendras, une à une, tes larmes d'autrefois, chaque souffrance, chaque sanglot. Ils roulent à terre,  comme une bille, une agate, un fruit, une prune, une larme.  Un grain de chènevis, de maïs ou de blé. Epi insupportable de la douleur ! lumière trop crue qui éblouit et qui tue!

C'est la loi, que dis-tu? Ô tendre douleur! Voici qu'à ton tour tu pleures!

Jusqu'où s'egrènera-t-il l'épi de tes pleurs? Jusqu'où saignera-t-elle, la musique blême, la ritournelle bleue?

Coeur mort, tu n'étais alors qu'un enfant, tu confondais toutes choses, et  leurs coups et l'amour,et leurs mots et la mort, mort qu'ils te donnaient interminablement. Tu n'avais qu'eux, tu n'avais que leurs cris.
Et ton silence. C'était ton unique excuse. Pourquoi t'avaient-ils donné naissance? "Je serai leur douleur" te dis-tu enfin.

C'était un siège sans fin, un siège sans rime, un siège sans raison.

Cette ville, était-ce Paris? Etait-ce Bâle en Suisse? Elle fut prise et puis reprise, je me croyais chaque fois vainqueur: en ces temps tu oubliais à mesure l'affront. C'était cela ma défaite, et je l'ignorais encore, moi l'enfant mort alors.

Étais-tu né de leur colère ? Ou de leur folie ? De leur avarice ? O banques pleines de tout or mauvais!

Étais-je leur bêtise, à son plus haut degré? Étais-je de leurs dents le croc le plus gâté ? De leurs pensées, la plus vile? Ils voulaient me corriger, ils voulaient me payer, riches qu'ils étaient, de ma mauvaise monnaie, de bien triste et chétif aloi. Ma monnaie si bleue, si bleue! Oh les mauvais coups!

J'étais de tous leurs mensonges, de tous leurs crimes et leurs vols le pire, Ô visage Ô cuisses de l'enfant blême, de l'enfant bleu. Il est vrai que nous étions à Lourdes, mes plaies cicatrisaient de suite, aux yeux du moins des étrangers.

Ils me frappaient et me parlaient de mes mains de fou, de mes mains d'étrangleur, de mes mains de pauvre. Ils me violaient, et me parlaient de leur bonté, et parfois aussi, quand ils étaient ivres, de mon bonheur, de leur amour, immense comme l'océan de ma méchanceté. J'eus ainsi l'idée de la révolte, et de l'infini. Mais ce n'était guère, une idée, cela ne pesait guère dans la balance des sorts, au trébuchet de leur or! Ô banques de Bâle, ô banques de toutes les Helvéties! Et vous, banques bien catholiques de Lourdes, banques pleines d'âmes en peine et de miracles louches comme louche était le mien! 

N'étais-je point parmi eux un calme étranger, aux yeux d'Azur, couleur de ma douleur, couleur de mes blessures? Ô par tous mes bleus!

Et mes yeux les jugeaient, parce que parfois ils étaient bleus aussi, lorsque c'était l'été.

Et d'autres mots que les leurs sortaient de mon gosier. Quel oeuf miraculeux, ô ville de Lourdes, avaient-ils donc couvé ? 

J'étais le silence jumeau de tous leurs cris. Un silence plein de cris, plein de leurs délires.

Que portera, au jour qui brûle, la ronce? 

Des épines et parfois une rose; une rose bleue, comme un mauvais coup!

Explication:

Il me fallait ici ne pas faire dans le récit, ou le raisonnement. Cela n'a rien d'autobiographique: c'est un poème, et cela ne doit pas être beau, enfin pas trop, car la forme doit être en accord avec le fond, la douleur. Il faut frôler l'esthétisme, sans tomber dedans... Affaire de trébuchet, mais j'ai eu la main lourde moi aussi!

Le thème du miracle: comment a-t-il survécu, comment est-il devenu lui-même ? Ou bien alors est-il au contraire l'expression de cette barbarie, de cet abominable chaos?