Deuil de la vie et de la douleur, o mon amour!

Nous ne nous sommes pas beaucoup aimés, Sève de ma vie, o cheveux bouclés, mon épouse. Les jours, et les nuits, sans trêve ni repos, ont fui si vite! Leurs galops de Centaures pressés résonnent encore dedans ma mémoire, mille ans depuis hier ont déjà passé.

Le jeune homme voit ses cheveux tomber à tristes poignées et la fille sa rose déjà se faner. Comment l'addition de si pesants tourments tient-elle, légère ainsi qu'un sou troué, dedans la main des sorts? C'est que la douleur vive comme une chaux ne laisse de tant de peines que cendres funéraires.

Tout fuit ma mémoire, elle vacille et vaticine. L'ennui pourtant demeure dedans mon coeur, et le ronge, et le mord, comme le bleu d'un été ancien.

Oui, ce même coeur que l'amour, et la vie,  fuirent à tire-d'aile. Le pas du temps qui passe, qui passe, est bien lent pourtant! C'est une liqueur précieuse et folle qui goutte après goutte fuit la coupe vulgaire qu'en vain nous lui tendons. Et la cornue savante, pleine de sapience, de mon âme rouille et se corrompt. Ah cornue de tous les mots, quel soupir, quelle prière, distillais-tu autrefois, ainsi qu'un vin de langueur?

Mais les mots n'ont plus de goût, ils ont perdu la saveur de naguère, ils ne valent plus un pet, ni un ris d'enfant ni une larme de femme. Ah, pourquoi la vie est-elle si lente? Sommes-nous des tortues, ou bien de très vieux arbres, des montagnes et des lacs, que nous defions ainsi les vastes temps, leurs abîmes amers, et les mois, et les saisons aussi?

Des saisons, je ne connus guère que l'automne, et puis l'hiver. Je suis fort pourtant de tout ce temps gâché,  fort comme une demeure, un château, il est vrai bien délabré.

De la guerre ne demeurent que les fantômes des jeunes d'autrefois qui ne vieilliront point. Ainsi, sans mémoire et sans gloire, l'impalpable instant passe et meurt, dur pourtant comme un trait, une lame, une balle de revolver. Fol comme un matin de mai. O ma mort, qui donc tint le fusil? Un voyou qui ressemblait beaucoup à mon amour me dit alors: frère, vois tu saignes, tu es blessé ! Eh bien qui donc aura tiré ? Oui, qui donc t'aura tué ?