Le nombre innombrable s'égrena pourtant, il prit forme, celle de l'humaine compréhension, le nombre innombrable s'égrena pourtant, et prit la forme de l'humaine joie, de l'humain consentement, et contentement. De cette joie, mon amour,  naquit un fruit, oui, le fruit aux dix grains (ni sept ni onze). De cette joie ce fruit grandit, il murit, et puis mourut, oui car il pourrit, et puis mourut, il éclata, sous le pilon de ton amour, il eclata, sous le boutoir de ton desastre divin et ardent, le fruit aux dix grains (ni neuf ni onze), le fruit aux dix faces et aux dix visages. Le fruit aux dix coeurs, et aux dix amours.

L'homme qui fut alors, l'homme ancien et non le plus ancien, retourna la lame, l'arcane du très grand tarot, l'arcane du très grand judo, et il vit ce qu'il vit; ainsi commençait le poème, au début de bien des choses, au début de tant de choses:

La folle cavale s'était enfuie, et dans sa fugue insensée avait brisé tous les vases, hors ceux de l'esprit, oui, la cavale avait brisé tous les vases, fors ceux de mon coeur, et le cavalier d'autrefois, esseulé, à jamais blessé, se mirait dedans l'eau lumineuse. Il se demandait si cette image avait pitié de lui, ou bien si c'était lui, le cavalier d'alors, qui pleurerait bientôt toute cette eau innombrable, et sa belle jument aussi. Mais vint la nuit.

Un jour, il le savait, la cavale reviendrait, ce serait un jour d'été, il ferait chaud, l'on réparerait tous les vases brisés, et nos amours enfuis aussi. L'homme et puis la femme, réconciliés enfin, ne feraient plus qu'un.

Mais ce jour n'est pas arrivé encore.

Eh bien? Cela fait-il ou non partie du poème? L'on en discuta beaucoup, et cela fut prétexte de bien des guerres, et de bien des morts, le prétexte et peut-être la cause.

Alors, c'est à nous en attendant de réparer, car l'eau innombrable s'est retirée, et le cavalier d'autrefois s'étonnait de cet étiage, la Méditerranée ignorant tout de la marée.

Explication:

Il s'agit d'un poème sur les mathématiques, en tout cas sur les nombres:

le nombre innombrable, c'est l'infini, l'idée mathématiquement confuse d'une identité du continu et de l'infini, et réciproquement d'une identité du discontinu et du nombre fini (les nombres discrets), ici les dix nombres entiers, de 1 à 10.

Le cavalier dont il est question ici n'est pas l'homme le plus ancien, il n'est donc pas tant le premier que le deuxième.

C'est l'homme générique, à la fois l'homme et la femme.

Mais c'est tout autant le premier homme, par opposition à la femme, par opposition à l'androgyne.

Les vases sont donc brisés, les nombres se sont séparés les uns des autres.

Cet homme ancien ignore s'il est l'image, ou bien la source de l'image, s'il est la source de la douleur, ou bien s'il reçoit en lui cette douleur.

Il rêve de quelque épiphanie, de quelque utopie millénariste, où les vases se répareraient d'eux-mêmes, selon on ne sait quelle négation de la négation (le christianisme). Ce jour n'est pas arrivé encore pour la bonne raison qu'il n'arrivera jamais. Ce "savoir" est donc vain, ignorance.

En réalité, c'est à lui de réparer, car l'origine imaginaire, et fusionnelle, a laissé place - du fait qu'elle a retiré ses eaux - à la liberté, et à la finitude par conséquent. Il est loin de lui-même, loin du supposé premier homme, qui n'existe pas réellement, loin mais actif.