La laïcité 

a- Définir la laïcité

Présentée comme une « valeur » de la République et de son école, la laïcité est devenue dans notre pays l’autre nom du débat autour de la place du religieux et en particulier de l’islam. Dans quelle mesure l’appartenance religieuse ne remet-elle pas en cause l’unité de la communauté nationale, voire la valeur de fraternité entre tous nos concitoyens ?

Cependant, la laïcité est avant tout un principe d’organisation du rapport entre l’Etat, et son école, et les différents cultes. La laïcité, contrairement à une idée reçue, est une notion définie : il s’agit de la sécularisation des institutions politiques, en particulier de l’école. La sécularisation, c’est la sortie progressive des principales fonctions sociales du giron de la croyance religieuse. La laïcité, c’est donc la sortie de l’Etat, et de la vie politique, hors de la logique religieuse, et surtout du contrôle des institutions religieuses, comme par exemple l’église catholique.

L’école, à l’image de la République, ne s’adosse à aucun crédo religieux, à aucune caution, ou onction, religieuses.  Il n’y a pas dans notre pays de religion officielle, ni même d’athéisme d’Etat. L’Etat ne s’occupe pas de légiférer en matière de croyance et de pratique religieuses ou anti-religieuses, du moins tant que l’ordre public n’est pas menacé.

Il ne s’agit donc pas de décider que telle ou telle religion est la vraie religion, ni même de laisser entendre que mieux vaut avoir des croyances religieuses qu’être incroyant.

Paradoxalement peut-être, c’est cette neutralité religieuse de la République qui rend possible la plus grande liberté de conscience. Je ne dis pas la plus grande liberté religieuse, puisque cela exclurait les athées, ou même le droit absolu de détester les religions. Je pense en disant cela à Charlie Hebdo par exemple. Il n’y a pas de délit de blasphème dans notre pays, nul n’est obligé de respecter les religions, contrairement à une idée reçue. C’est la liberté de conscience qu’il s’agit de respecter, le droit de chacun d’avoir, ou non, ses propres croyances. On opposera cela au goût bien connu des religions pour la censure.

Chacun peut croire, ou ne pas croire, ce qu’il veut bien, pratiquer ou ne pas pratiquer, comme il le veut bien, comme il l’entend. Les croyances les plus absurdes sont aussi licites que les plus rationnelles en apparence.

Cependant, disons-le, la laïcité suppose également une grande confiance dans le caractère raisonnable de nos concitoyens. Ils sont assez grands pour choisir par eux-mêmes leurs croyances et leurs pratiques ! Ou y renoncer s’ils le jugent bon.

Il y a deux dimensions essentielles dans la loi de 1905, loi de la séparation des Eglises et de l’Etat. Cette loi définit le fonctionnement du principe laïque, mais il y a encore la dimension plus philosophique de la laïcité, qu’elle passe plus ou moins sous silence, le sens profond, de nature politique, de cette laïcité à l’école et ailleurs.

1. La liberté de conscience et de pratique, dans les limites de l’ordre public.

2. Le caractère séculier, non religieux, de la République, en particulier de son école.

Art. 1 : La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées dans l’intérêt de l’ordre public.

Art. 2 : La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte.

Il est évident que ces deux articles reviennent à distinguer un espace public, c’est-à-dire le lieu du fonctionnement de l’Etat et de la démocratie, et un espace privé, celui de la vie de chaque communauté religieuse, espace privé qui en tant que tel n’a pas de signification politique à proprement parler.

L’Etat ne saurait financer une religion, puisque cela reviendrait à amener chaque contribuable à donner son obole pour une religion à laquelle il n’appartient pas.

En même temps, les religions sont invitées à s’organiser comme des associations cultuelles, sur le modèle de la loi de 1901 définissant la liberté d’association.

Par conséquent, la République ne se définit pas comme catholique, ni chrétienne, elle se situe sur un plan qui n’est pas, ou plus, celui de la croyance religieuse.

b. L’idéal laïc à l’école

L’Ecole n’a pas à promouvoir une croyance religieuse quelconque auprès des élèves, encore moins à s’adresser à chacun en tant que représentant de telle ou telle croyance religieuse, à définir pour lui un programme particulier, de nature communautariste.

En revanche, l’Ecole se doit de promouvoir l’idéal laïc, le sens profond de la règle laïque. C’est l’objectif de la fameuse Charte de la laïcité à l’école.

Il va de soi qu’on ne peut pas au nom de la liberté de conscience faire entrer pour ainsi dire les différentes églises à l’école, puisque ce serait leur accorder un droit de regard sur les programmes, sur la vie scolaire, entrer également dans une logique de concurrence entre les différentes religions, et bien sûr entre la religion et l’école, sa morale et ses savoirs.

On ne peut pas non plus autoriser certains élèves ni certains parents à surveiller l’orthodoxie des opinions et savoirs exprimés pendant le temps scolaire, ni intimer aux professeurs comme aux élèves le respect de la loi et de la morale religieuses ; s’en prendre par exemple à la mixité scolaire.

L’école est en effet le lieu où l’on institue le citoyen éclairé de demain. Sa raison ne saurait donc être soumise à une censure religieuse. C’est pour des raisons pédagogiques, psychologiques, que l’on décide de ce que l’élève est capable, ou non, d’entendre à son âge. C’est une question de liberté, mais aussi une question d’égalité. La liberté de conscience, pour être autre chose que le droit de croire ce qu’ont cru nos parents, suppose une éducation  à la liberté intellectuelle, la prise de conscience de la différence entre ce qui est croyance et ce qui est savoir, une ouverture également à d’autres opinions que les nôtres, y compris en matière religieuse. Or la liberté intellectuelle est inséparable de cet esprit critique tellement peu apprécié, en général, par les religions, inséparables d’un dogme…

Question d’égalité : les élèves n’ont pas de privilèges particuliers sous prétexte qu’ils croient ou qu’ils ne croient pas, qu’ils croient ceci ou cela. La loi est la même pour tous, qu’ils soient croyants ou non, que ce soient des filles ou des garçons.

Question enfin de fraternité : mon camarade est un  élève comme moi, il ne se définit pas par sa croyance ni par son origine. On pensera ici avant tout à la virulence de l’antisémitisme. De plus la plupart des dogmes religieux condamnent et même abominent l’homosexualité, en tout cas toute expression de féminité chez les garçons.

Je reviens à la liberté : ce serait une faute que d’enfermer l’élève dans une identité confessionnelle, ce serait aliénation. L’affirmation de la différence est légitime, mais cela suppose la lucidité sinon elle pourrait prendre une forme, disons… radicale. De plus cela ressortit à la sphère privée, la distinction public/privé est donc fondamentale puisque notre école se veut publique, non pas l’école des opinions plus ou moins ossifiées, mais celle du débat rationnel nourri par les savoirs et la culture, une culture ouverte bien sûr.

L’école est donc un lieu où tous les élèves doivent être traités de manière égale, indépendamment de leurs particularités confessionnelles ou de leur sexe. C’est un lieu construit, artificiel, construit pour promouvoir une République commune et en faire vivre les valeurs dans l’Ecole. Ces valeurs ne sont pas celles d’une société du vivre à part (apart-heid), mais du vivre ensemble !

         Il ne faut donc pas céder quand on nous demande d’oublier les principes et les règles qui rendent possible la vie commune, la mixité, l’égalité de tous. De leur substituer des règles de nature religieuse. La loi sur les signes ostensibles n’est pas une vexation, mais en ce qui concerne le voile l’affirmation symbolique de la liberté et de l’égalité de la fillette. Plus généralement cette loi a pour objectif de limiter les prétentions des religions à s’approprier tel ou tel enfant. A l’école, il se définit essentiellement comme un futur citoyen, c’est-à-dire comme un élève, ouvert à tous les enseignements.

Nul ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester une question au programme, ni pour refuser la règle de l’Ecole de la République (art. 12 et 13 de la charte de la laïcité à l’école).

En particulier une vérité scientifique n’est pas une opinion, qui devrait s’effacer devant le dogme. L’élève doit prendre conscience de la différence entre une méthode critique et rationnelle et une simple croyance, ou opinion. Ces méthodes allient le raisonnement et l’expérience, elles ne reposent pas sur une révélation. C’est ici la différence entre l’autonomie et l’hétéronomie.

On le voit, la laïcité, qui est neutre sur le plan des croyances, ne l’est pas sur le plan moral et politique. Elle est inséparable de la notion démocratique d’un débat rationnel et critique, ou nul n’intervient au nom de ses croyances. C’est ce débat qui doit être au coeur de la citoyenneté, non la croyance religieuse. Or les jeunes enseignants mettent parfois sur le même plan la croyance et le savoir. S’agit-il uniquement d’expliquer à l’élève que le savoir n’a rien à voir avec la croyance ? Dans certains cas, la croyance interfère avec le savoir, il faut donc bien montrer que cette croyance est fausse ! Et certes on ne doit pas donner l’impression qu’on s’en prend à une religion en particulier ! (référence : le « livret laïcité »).

Le cas le plus typique est celui de l’évolution des espèces, mais aussi en histoire tout ce qui se rapporte au judaïsme et aux juifs, en particulier la Shoah, le lien de filiation entre le judaïsme et les deux autres religions monothéistes…

c. La contestation de la laïcité

Cette contestation se fait au nom d’une demande communautariste des familles et des élèves, qui entendent être traités en tant que participant d’une croyance donnée, l’islam, parfois le judaïsme, ou même qui veulent que la culture scolaire soit toute imprégnée de christianisme. Or certains enseignants croient bien faire en composant avec cette demande communautariste.

-Ils renoncent par conséquent à certains aspects des programmes, ou de la vie scolaire.

-Ils prennent l’habitude de faire de la vérité historique ou scientifique une opinion comme une autre, une simple « théorie ». Ils ouvrent ainsi un boulevard à la censure religieuse.

-Ils laissent certaines pratiques religieuses régir la vie scolaire, le temps scolaire.

-Ils étiquettent leurs élèves sur un mode confessionnel et communautariste, et parfois aussi leurs collègues et eux-mêmes.

- Certains se prennent pour des théologiens, et définissent un vrai Islam, puis font de ce vrai Islam une référence pour l’enseignement et la vie scolaire, oubliant ainsi que la loi de l’école ne peut être que laïque.

La stratégie intégriste, ou radicale, consiste à l’école comme à la plage - mais l’école est un lieu public, officiel, pas la plage - à s’engouffrer dans ce genre de brèche. Il faut donc être ferme, et visiblement la fermeté paie.

A un autre niveau, celui des intellectuels, des journalistes, mais aussi de certains politiques, il faut mentionner la responsabilité de ceux qui ont tenté de dénaturer la laïcité, en l’assimilant à l’ouverture de l’école à toutes les croyances : la « laïcité ouverte ».

Evoquons également la « laïcité plurielle », qui ne laisse aucune place à la loi commune ni à la raison commune.

La laïcité positive laisse entendre que la laïcité serait améliorée en y insufflant une part variable de sacré et de divin.

Un discours insistant a voulu que la laïcité soit à base de valeurs chrétiennes, ce qui revient à en exclure les athées, les juifs et les musulmans, et aussi les bouddhistes et les hindouistes…

Aujourd’hui, la tentation est inverse : on veut limiter la liberté religieuse, plus exactement proscrire autant que possible certaines formes de l’islam contemporain. Cela revient à accorder à l’Etat, ou au débat public, un droit de regard sur une confession donnée, bref à revenir sur la séparation de l’Etat et de l’Islam. Et certes, ce n’est pas pour des raisons religieuses qu’on intervient ainsi, mais pour des raisons politiques, à savoir

1. « intégrer » ces croyants à la République et à la société moderne.

2. Lutter contre un totalitarisme qui a pour particularité relativement inédite d’être de nature religieuse.

D. Les attaques contre les disciplines

Si on laisse de côté la contestation de la vie scolaire, de ses règles et de ses valeurs, ce sont avant tout l’EPS, les SVT et l’histoire qui sont dans le collimateur des radicaux.

C’est qu’il est question du corps, et du corps de la femme, tant en EPS qu’en SVT. C’est que l’histoire et les SVT contestent le récit religieux du monde et de sa genèse. Les religions monothéistes sont en effet porteuses d’une conception de l’histoire où l’humain est inséparable du divin, du surnaturel, des miracles. Même chose pour la vie.

Mais au-delà de ces trois disciplines, c’est l’école comme un bloc qui se voit mise en accusation, selon la logique communautariste : nous c’est nous, eux c’est eux. Les élèves se méfient de tout ce que les professeurs leur proposent et leur imposent, car ils n’appartiennent pas à leur groupe communautaire, ou pas assez. Sur le plan le plus fantasmatique, certains élèves soupçonnent leurs enseignants d’être « juifs », entreprennent de les démasquer, en tout cas refusent qu’on parle des juifs et du judaïsme, de l’antisémitisme, de l’affaire Dreyfus, de la Shoah, etc… dans les programmes.

D’où l’accent mis actuellement sur l’appartenance commune à une seule et même république et une seule et même communauté scolaire (EMC). L’interdiction faite aux enseignants de dire quelle est leur religion (livret laïcité).

EPS : la contestation tourne autour de la mixité et de la pudeur, en particulier celle des filles. On note aussi le fantasme de la pureté, le refus de se baigner dans une eau souillée par des mécréants ou des filles…

Histoire : les élèves s’intéressent certes à ce qui parle de « leur » religion, mais sont vigilants, pratiquent une sorte de police à l’égard de ce que disent les enseignants, les livres… Ils confondent histoire d’une religion, ou encore « fait religieux » et mémoire. L’histoire des historiens est réputée mensongère a priori, c’est l’histoire des blancs, ou des judéo-chrétiens, ou des athées, tournée contre les vrais croyants, l’islam, etc… On voit des élèves refuser d’étudier ce qui se rapporte à la chrétienté, rejeter par exemple le fait que le christianisme a précédé l’islam en Algérie ou en Egypte…

On ne parlerait de la Shoah que pour faire plaisir aux juifs, aux Israéliens, elle n’a pas existé ou bien c’était une bonne chose… Ils ne veulent pas voir la signification universelle de cet événement, ou pire le légitiment…

Evidemment, l’enseignant a intérêt à prévoir cette contestation et les réponses adéquates, documents, argumentations. Beaucoup de choses se jouent sur ce point, mais certains enseignants préfèrent ne pas en parler pour avoir la paix !

SVT : c’est bien sûr « le darwinisme » qui est contesté, en tout cas réduit à une hypothèse, voire une croyance, mais impies. Même rejet de tout ce qui concerne la reproduction.

Conclusion

A côté de la nécessaire lutte contre le radicalisme, il faut bien évoquer aussi la tentation d’une école à la carte, où chacun prétendrait choisir, faire son marché, rejeter les connaissances qu’il ne trouverait pas à son goût, leur substituer des croyances. Par là même, on passe à côté du message rationaliste et universaliste de l’école laïque.

On choisit en quelque sorte entre Adam et Darwin, la Shoah et le négationnisme. On revendique une adaptation de l’école aux préjugés et croyances en vigueur dans telle ou telle communauté… La question dépasse de beaucoup celle de la seule religion, même si bien sûr le radicalisme religieux contemporain représente le premier danger !

Mentionnons pour mémoire et pour mesurer le chemin parcouru la loi d’orientation scolaire de 1989 qui avait supprimé l’obligation de retenue des élèves, au nom de la liberté d’expression et de manifestation des croyances religieuses ! A la fin des années 90, maintenant, on se méfiait surtout des enseignants, jugés trop laïques et on demandait aux chefs d’établissement et aux inspecteurs de leur forcer la main !

Le point aveugle de cette conception, c’est que l’élève n’est pas tout constitué, avec ses croyances et ses opinions, il va à l’école pour devenir plus libre et plus ouvert au savoir, pour déconstruire autant que possible ses préjugés…

La loi de 2004 marque un tournant, il s’agit de réaffirmer que la laïcité est un principe républicain fondateur, de ne plus… se voiler la face devant les ravages de l’intégrisme parmi nos élèves.

Avec Peillon, on commence à se soucier de la nécessaire pédagogie : la laïcité elle aussi doit s’enseigner, puisqu’elle n’a plus rien de spontané dans certains quartiers et certaines familles !

L’accent est pour la première fois mis sur la dimension morale de la laïcité (le vivre ensemble, la fraternité) et non plus d’abord la dimension politique, civique (l’affranchissement de la République à l’égard du catholicisme). Mais l’enjeu demeure quand même politique, bien sûr : en rapport avec la progression mondiale de l’islamisme.