Un thème philosophique, très à la mode, revient à expliquer que si l'on traite l'animal comme une machine à produire de la viande, ou du lait, ou des oeufs, ou du cuir, ou de la laine, ou des plumes - le miel, ça passe, on ne sait pas pourquoi - alors l'humanité de l'homme est elle-même assez mal en point. En somme, rien ne ressemble plus à un camp d'extermination qu'un abattoir ou un poulailler - sinon un camp d'extermination.

La morale de l'affaire est sans doute la suivante: il faut aimer les animaux pour respecter les hommes, et il est finalement absurde d'opposer l'animal à l'homme; d'autant que l'homme n'est qu'un certain animal, mais un animal qui nous ressemble, beaucoup trop d'ailleurs.

Curieusement, Darwin qui inspirait naguère l'espoir du Surhomme se voit donc convoqué par les lointains héritiers de Saint François d'Assise. Le Surhomme, ah, ah, en quelque sorte une humanité guérie de toutes ses insuffisances et de toutes ses tares. Ca me plait! Hélas, le surhomme est conçu par des hommes, sans doute l'emportera-t-il de beaucoup sur l'homme, mais en étroitesse d'esprit et en suffisance. Je vois ça d'ici! Quelle serait donc la supériorité de ce surhomme? Peut-être qu'il ne se rendrait plus compte, faute d'humour, de ses propres travers.

Ah, je sens bien qu'il me faut me préparer déjà à la détestation du surhomme. Je m'échauffe, je m'échauffe! Ah, ce que je suis chaud! Je ne fais pas cela par amour de l'humanité, rassurez-vous, mais parce que le surhomme sera encore trop humain, un concentré supérieur de toutes nos tares.

Il est, au fond je ne sais trop pourquoi, assez mal vu, en tout cas parmi les hommes, pour les loutres et les castors demandez à Montaigne ou à la Fontaine, de détester les hommes, d'être misanthrope. Alors, quand on a cette maladie, comme moi, on triche. On prétend que c'est par humanité, et au nom de la morale!

Pourquoi l'homme a-t-il créé Dieu, sinon en somme pour pouvoir rire de sa propre image en prenant moins de risques? Je crois que c'est pour cette raison qu'un grand rieur et grand persifleur, Voltaire, s'est tant moqué de la Religion - si humaine - mais a voulu conserver le grand Horloger dans son système. C'est une sorte de pied de l'homme au nez. Non, de pied de nez à l'homme. On sait de quelle façon comique ce tour a raté. Ah bon, vous ne trouvez pas ça drôle? tiens, tiens...

La misanthropie mal vue? Est-ce vrai? Elle passe mieux que le racisme ou la misogynie par exemple. Pourtant le misanthrope est au racisme ce que le commerce de gros est au détail. Hem, ce mot n'est pas le bon... Bref, le misanthrope n'aime pas les nuances, c'est bien connu. Peut-être que le raciste ment quand il dit qu'il aime les siens. Qu'il s'avoue misanthrope, et le racisme est mort.

Mais je dis cela uniquement pour me faire bien voir, car je suis lâche.

Sartre raconte dans les mots qu'en lisant sur la tombe d'un chien "Polonius tu es meilleur que je ne suis: tu ne m'aurais pas survécu; je te survis", un ami américain, outré, donna un coup de pied à un chien de ciment et lui cassa l'oreille. Sartre conclut: il avait raison . quand on aime trop les enfants et les bêtes, on les aime contre les hommes.

 

Pourquoi les enfants? Cet ami américain qui accompagnait Sartre était-il donc WC Fields? On le sait, WC Fields a dit que quelqu'un qui n'aime ni les animaux ni les enfants ne saurait être complètement mauvais. Cela fait rire, parce que cela donne le droit de détester animaux et enfants, ce qui n'est pas très bien vu, mais pour le bon motif, au nom de la cause de l'Homme. Cela passe, car nous sommes tous d'anciens enfants, et nous sommes encore des bêtes, de toute façon. Il y a chez Fields une rare sincérité, qui est bien sympathique. On regrettera cependant que Fields déteste l'animal et l'enfant comme pour aimer leur antagoniste, l'humain accompli, et donc acariâtre. Pourquoi ne pas s'avouer enfin que si l'on déteste les bêtes, c'est qu'elles nous ressemblent, et qu'elles nous singent. La nature singe l'art, et la bête singe l'homme. Oui, je sais, et Tarzan l'homme singe tout court. Il y a en l'homme tout un bestiaire, tout un zoo. Quel est donc l'homme, et pas seulement Tarzan, qui par sa démarche, ou son physique, ou son visage, ou son tempérament, ne nous fait pas penser irrésistiblement à quelque bête? Parfois, il est vrai, une bête que personne n'avait encore vue parce qu'elle n'existe que dans ce bonhomme. Voici en tout cas ce que je retiens, j'en parlerai la prochaine fois, de ce cauchemar éveillé qu'est l'Ile du Docteur Moreau.

Les bêtes sont-elles pourtant si laides quand elles se mettent à nous ressembler? Ne nous font-elles pas horreur parce que nous croyons que l'homme est l'opposé de la bête, et que leur rencontre est monstrueuse? L'on voudrait donc que l'homme soit tout humain, mais le mot humain est creux, comme le montrent deux exemples: les atrocités de la guerre, et les atrocités de la paix.

L'homme, la bête. Et Dieu dans l'affaire? Quand Dieu n'était pas encore un homme, des esprits plus naïfs sans doute que Voltaire avaient fait des différentes bêtes autant de Dieux, et la nature était une sorte de panthéon. C'est que chaque bête, en son domaine, est experte, et ridiculise l'homme, qui à la course, qui par sa force, sa longévité ou son habileté, qui par le nombre de ses femelles, qui par sa fidélité en amour.

Platon raconte comment Protagoras, le premier peut-être, retourna l'argument. C'est en somme parce que l'homme n'est bon à rien de par sa nature qu'il finit par se faire passable, ou médiocre, un peu en tout. Il chante mieux que le crapaud, et nage mieux que le rossignol, ce qui est une consolation, due à l'art et à la technique.

Il manquait cependant à l'homme l'art de s'entendre avec son prochain sans d'abord lui casser la figure, en un mot l'art politique. Là, en politique, abeilles et fourmis le battaient toujours à plate couture. Hobbes, un philosophe anglais contemporain de notre Descartes, en tira parti pour expliquer que par nature l'homme ne vaut rien à l'homme. Non, je n'a pas dit que l'homme ne vaut rien, soyez un peu attentifs. L'homme est la proie et le prédateur de l'homme, il est un loup pour l'homme. Cela ne plut guère à Rousseau, individu de caractère farouche, qui crut que Hobbes se moquait de lui. Et pourtant Hobbes écrivait un siècle au moins avant Rousseau, c'est dire si Rousseau était susceptible.

 

Je ne retiendrai de cette affaire que la chose suivante: le loup est bien utile pour détester l'humain. Réfléchissons-y, quand il ne fait pas honte à l'infirmité naturelle de l'homme, l'animal permet de figurer ses mauvais côtés. C'est finalement dans le Mal, en tout cas dans la mesquinerie, qu'excelle l'homme, et ce serait là sa nature profonde. C'est une sorte de jeu, auquel excellent les fabulistes; qui est plus obstiné que l'âne, plus glouton et servile que le chien, et surtout plus obscène que le cochon, plus venimeux que la vipère?

L'on dit, il est vrai, malin comme un singe, et c'est un compliment, même si le mot malin est bien ambigu. Il y a mal dans malin. Cela ne fait donc pas plaisir aux singes. C'est très curieux, le chimpanzé aime faire souffrir. C'est qu'il a forme presque humaine. Malin comme un singe, c'est en quelque sorte malin comme un homme. L'homme est donc malin comme un homme. La belle affaire!

 

Ainsi, l'homme ne gagne rien à se mesurer aux animaux, et les animaux, eux, s'en fichent. La misanthropie est la seule à tirer son épingle du jeu. A-t-on assez remarqué que la misanthropie était du genre féminin, au passage? Que l'animal excelle, et on verra mieux que l'homme boîte. Que l'animal se ferme en sa coquille ou en son terrier, voici que l'homme à son tour se fait palourde, ou blaireau. Peut-être que, comme bien d'autres l'ont dit avant moi, la société est une autre nature, ou un autre zoo, avec ses espèces bien définies, mais encore mal étiquetées parfois. Ne me demandez pas à quelle espèce j'appartiens, jugez-en plutôt, et surtout ne m'en dites rien! Moi, je m'aime assez en très vieux crabe. C'est le "très vieux" qui rattrape un peu l'affaire. Marcher de côté, les yeux et le coeur en biais, pincer des pieds au passage: ah, quel beau rêve. Ou vilain rêve, c'est selon, mais c'est le mien, de rêve.

 

Assez joué. Comment guérir, par l'animal, le monde de la maladie humaine? Je parlerai la prochaine fois de Clifford D Simak et de son oeuvre majeure, Demain les chiens. Simak était optimiste, et dans sa fiction, des sur-chiens auxquels les humains, fatigués, ont appris à penser, sauvent en quelque sorte la civilisation et ses finalités universelles, se révélant plus aptes à elles, par bien des côtés, que l'homme. L'homme est rédimé, racheté, et pas très cher, par le chien, et non par quelque Dieu ni quelque ange. Le sur-chien est fabriqué artificiellement par l'homme, et cela nous fait bien peur, mais heureusement, le sur-chien reste assez canin pour ne pas être mauvais comme un homme. C'est que le chien a une bonne nature, qui survit dans le surchien comme la mauvaise nature de l'homme survit dans le surhomme. , Nous en reparlerons le mois prochain, sans doute. Le Surchien aspire sans le savoir, inconsciemment, à un Maître, un autre que le chien, et c'est l'homme. L'homme, lui, aspire à son double, Dieu, et ce n'est pas pareil. Ou encore, l'homme se satisfait de son propre bonheur, et ce qu'il appelle le bonheur, c'est une ivresse idiote, une sorte de léthargie excitée. Ainsi, l'ombre de l'homme sauve le chien, et condamne l'homme à sa propre perte dans le grand rien du confort et du bonheur hypnotique. Bref, rien de plus bête qu'un homme heureux, sinon un homme qui se cherche sans se trouver, et fait donc la guerre aux bêtes et aux gens.

 

Résumons, faisons le point, synthétisons, examinons. Chez Clifford Simak, le chien sauve la civilisation parce qu'il ne fait pas la guerre, et parce qu'il ne s'enferme pas non plus dans un nihilisme confortable. Voici donc les deux plaies de la civilisation, et de l'homme: quand les hommes ne s'entre-tuent plus, ils s'assoupissent dans le confort, un confort médicamenteux ou génétique, qui finira par tous nous anesthésier. Simak ne savait peut-être pas que les chiens font eux aussi d'assez bons drogués dans nos laboratoires. Et le rat encore mieux. Mais l'homme est le champion, car c'est lui qui drogue les autres.

 

Mais je préfère Swift à Simak, car il est moins optimiste. Ses chevaux intelligents font honte à l'homme, mais ils ne cherchent nullement à sauver la civilisation par delà l'homme. De civilisation, ils n'en ont point, on le verra.

 

Les Houyhnhnms. Rien que de le prononcer, ou de l'écrire, c'est déjà du plaisir. Et en anglais le s se prononce: ça fait alors: les HouyhnhnmZ. Tout un programme!

Les HouyhnhnmZ, donc. On pourrait voir dans ces HouyhnhnmZ, ces chevaux intelligents, une version pessimiste des chiens civilisés de Simak. Il s'agit du quatrième et dernier voyage de Gulliver, et donc d'une certaine manière du dernier mot de Swift. Les HouyhnhnmZ ne sont en rien les héritiers de l'homme. Ils en constituent l'antithèse. Sur le plan du conte philosophique, ces animaux parfaits n'ont qu'un défaut: ils réduisent en esclavage les misérables Yahoos (et les Googles alors?). Bientôt Gulliver découvre que les Yahoos sont tout bonnement des hommes à l'état naturel. Non pas des hommes ensauvagés, déshumanisés, comme leurs semblables de la planète des singes. Au passage, cela montre qu'il n'y a pas que le résultat qui compte, du moins dans les contes philosophiques: à l'état naturel l'homme est un animal stupide, vicieux et sale. Ah, enfin du positif sur la nature humaine, merci Swift!

Raymond Ruyer, dans son ouvrage L'Utopie et les utopies, remarque que Swift réussit là un prodige de misanthropie. C'est que la plupart des auteurs prennent parti, qui pour la nature de l'homme contre la civilisation, qui pour la civilisation contre la nature. Swift, lui, rejette les deux, il associe en toute équité la défiance à l'égard de la nature de l'homme et la croyance au caractère mauvais et immoral de la civilisation humaine. Bref, Swift rejette l'humain en bloc. C'est un beau tour de force, applaudissons! Les chevaux font mieux que les nains de Lilliput ou que les géants de Brobdingnag, nains et géants qui à leur manière servent tous à rapetisser l'homme. Les chevaux font bien mieux que les utopistes fous de Laputa - ils ont une excuse, ils sont fous de mathématiques et de sciences. Les utopistes de Laputa, pas les chevaux. La morale, la voici, la voilà: seuls des chevaux peuvent constituer une société raisonnable d'êtres raisonnables. Pourquoi? Mais parce qu'ils ne sont pas humains. Suivez un peu, je vous prie.

Les HouyhnhnmZ sont incapables même de se représenter ce qu'est le mal, le mensonge, et enfin la passion. Ils connaissent la bienveillance - sauf à l'égard des ignobles Yahoos- mais pas l'amour. Ils n'épousent leur jument que pour avoir une descendance.

Quant à l'homme, ce Yahoo, son sort est scellé. Si le Yahoo civilisé que nous sommes est méchant, c'est que sa nature est d'emblée odieuse. L'homme n'est qu'un Yahoo déguisé. Le Yahoo, note Raymond Ruyer, révèle d'une manière grossière, et donc ridicule, la nature profonde de nos instincts, qui font notre civilisation. Disons-le, Swift aurait rejeté la théorie freudienne de la sublimation, qui veut que nos plus nobles vertus soient faites du même bois que nos vices les moins ragoûtants. C'est là selon Swift faire sans doute trop d'honneur à l'humanité. La raison humaine n'a su que multiplier ces vices fondateurs, elle ne les corrige en rien. Tout au plus elle les dissimule sous un léger vernis. "L'homme entier est mauvais", commente Ruyer, qui certes ne semble pas entièrement d'accord avec ce diagnostic. Difficile de donner tort à Ruyer, c'est vrai... mais bien plus difficile encore de donner tort à Swift.

Et nos chevaux philosophes, les HouyhnhnmZ, de poser à Gulliver la question suivante: "Quel est donc l'usage et la nécessité des vices?"

C'est que les HouyhnhnmZ vivent dans un monde tout ordonné, tout rationnel. Ils supposent donc que le mal lui-même sert à quelque chose. C'est qu'ils ne savent pas ce qu'est le mal. Pour cette raison, les HouyhnhnmZ n'ont pas eu besoin d'édifier de civilisation. La politique leur est tout autant inconnue, ainsi que les mots et les notions de "pouvoir", de "gouvernement", de "guerre", de "loi", de "mensonge". Ils n'ont pas non plus de monnaie, car ils ne commercent pas. Ils n'écrivent pas, n'ont ni médecins ni avocats, ni savants ni ingénieurs. Pas enfin de critiques, ni de railleurs comme moi, ni comme Swift lui-même. En un mot, aucun malfaiteur ni criminel parmi nos chevaux!

On dira que, comme tant d'autres il est vrai, Swift n'avait pas sa place dans son propre paradis. Mais ici, c'est compréhensible; ce paradis n'est pas un paradis pour l'homme, mais contre l'homme. Et qui sait si Swift n'était pas en fait un Houyhnhnm, et non un Yahoo? En tout cas, Gulliver, à son retour, ne pouvait plus supporter l'odeur de sa femme, ni de ses enfants. Aussi acheta-t-il deux jeunes chevaux entiers, et passa le plus clair de son temps à l'écurie. Pourquoi entiers? Et pourquoi jeunes? Après ses chevaux, son plus grand favori était le palefrenier; et Gulliver se sentait revivre à l'odeur dont il s'imprégnait auprès des chevaux.

Comment dire plus élégamment qu'on ne peut plus sentir ses contemporains, même en peinture? Avant de retourner dans mon écurie, quelques mots encore cependant, sur ces HouyhnhnmZ.

 

Les HouyhnhnmZ n'ont jamais rien inventé. Rien, sauf deux choses.

D'une part ils ont inventé ce que faute de terme plus approprié on peut appeler poésie, mais une poésie qui saisit l'essence exacte des choses au lieu de les enjoliver bêtement comme chez nous.

D'autre part, ils ont inventé l'esclavage, ou la domestication, tout exprès pour réserver à l'engeance humaine le traitement qu'elle inflige aux braves chevaux, et qu'elle mérite mille fois plus que ce brave bétail. Ou bien peut-être que quand nous mangeons de la boucherie chevaline, ce qui ne se fait plus guère, et moins encore en Angleterre, nous nous vengeons des HouyhnhnmZ.

Mais si je dis cela, c'est surtout pour prononcer une dernière fois ce mot: Houyhnhnm!

 

Ah, je me sens mieux. Alors, j'arrête, juste pour ce soir, de dire du mal de l'humanité entière. Houyhnhnm!