Assis à une table de bois blanc, de bois cru, il composait un livre. Il le laissera nu, point d'enluminures: c'est le livre triste de l'exil. Il ira sur ses pieds jusqu'à la ville, la ville amie, la ville d'oubli. Et lui, et lui, il est plein de souvenirs.

OVIDE!

Ce livre sera ma mémoire, dit-il.

Et il veut dire:  Vous souvenez-vous de moi, ô mon épouse? Et toi, mon empereur? Te souviens-tu?

Et il pleure, comme pleure sa mémoire. Son livre est plein de larmes. De quoi a-t-il eu si peur?

Adieu les amours, adieu les orgies, qu'il est nuageux le périlleux exil!

Loin de Rome.

Adieu les moulins de la renommée, adieu les fumées de l'espérance!

Loin de Rome, loin de Rome.

Va mon livre, va sur tes pieds mignons

Va fouler les déserts, fouler les temps

Inaccompli comme eux, va à la Ville!

Eis ten polin!

Combien d'autres, avant que les temps ne se résolvent, combien d'autres mettront, quand leur tour sera venu, les pieds dedans tes pas?

Ô mon livre, te souviens-tu de moi? 

Il faisait si beau, j'aimais, quand une aile soudaine passa, comme une hirondelle,  un nuage d'orage, devant mes yeux.

Et la foudre tomba: memento! me dit-elle.

 

"Hic ego qui iaceo tenerorum lusor amorum

Ingenio perii Naso poeta meo.

At tibi qui transis ne sit grave, quisquis amasti,

Dicere: Nasonis molliter ossa cubent!"

 

Passant inconnu, un jour sans doute fus-tu amoureux! 

Et je suis, passant que je ne connais point, celui qui chanta ton amour, et ta tendresse! 

OVIDE, je suis, je suis le poète, je suis le pauvre Nason

Et ce fut ton amour qui me tua!

Et ce fut mon propre génie, qui me souffla au loin!

Je gis sous terre à présent!

Souviens-toi, passant, inconnu qui aima,

Elle ne te coûtera guère, puisque tu aimas,  cette prière que tu diras:

 

"Os de Nason reposez confortablement!" 

 

La mer était gelée et il la foulait sans se mouiller les pieds, il songeait aux mots de l'exil, et ne s'étonnait plus guère de toucher du doigt tant d'objets  lointains. Déporté de Rome, déporté de soi, il parlait à l'absente, pensait-elle à lui?

Qu'ils sont donc semblables, et tristes, tous les exils, quand la table (mensa, mesa, masa, meja) boite - et les vers un peu aussi. Et qui s'en rend compte? Dieu, que l'on est loin du monde quand on est loin de la Ville!

Quand la table ne s'appelle plus mensa

Quand les mots ne sonnent plus verba! 

Ah, mots du latin, pourquoi m'avez-vous trahi?

Ah, mots du latin, pourquoi m'avez-vous fui?

Quel est donc ce vide qui rime avec Ovide?

 Sa masure était pleine de fumée de bois mal cuit, il songeait à l'Italie: Campanie, ton soleil luit tant qu'on en fait moisson. Ô Jason, ô vieux Jason, le blé aux cheveux d'or vaut toutes tes toisons! L'Italie, tous tes Ponts et toutes tes Colchides!  Ta Médée a en hiver le visage et l'âge de son âme infâme.

 Il lui semblait marcher au-dessus de lui-même et des temps, il lui semblait tandis qu'il foulait la mer gelée marcher parmi de bleus nuages.

Colchique, il foulait lointain ton exil pontique!  

Ah, Colchique, tu lui donnais la colique!

 

 

Petit commentaire: ai-je eu raison de remplacer le bois cru du volumen par le bois blanc de la table? Ah, modernité, quand tu nous tiens! La prochaine fois, je l'écrirai en latin, ou bien en grec, ou en turc, peut-être en roumain, mon petit hommage au grand Ovide!  Sans doute qu'il habitait une grande et belle maison, et que son exil était doré, l'exil du grand Ovide. N'était-il pas le prince de tous les exilés?